Accompagner son enfant au poney par 3 degrés

J’aurais pu faire comme n’importe quel parent ayant un peu de jugeotte, opter pour une activité théâtre, ou mieux, cinéma (l’idéal pour une petite sieste improvisée et je sais de quoi je parle). Mais j’ai un point faible, une faille, que dis-je, un talon d’Achille: j’ai été maîtresse et à ce titre, je sais reconnaître entre mille les situations scolaires désespérées. Comme ce mot de l’instit de la petite dernière, nous implorant, ou plutôt nous menaçant d’accompagner nos chérubins au poney sous peine d’annuler purement et simplement la sortie et de les priver, de fait, d’un apprentissage tout à fait indispensable à leur vie actuelle et future.

J’ai eu pitié. De l’enseignante, d’abord, qui devait trouver pas moins de neuf parents, neuf malheureux, neuf condamnés, pour être à ses côtés dans le manège à poneys et de ma fille, ensuite, qui a le droit, oui, le droit de poser ses fesses sur une selle encrassée pour apprendre à avancer et reculer sur une monture bas-du-cul.

La dernière fois, pour ma cadette, c’était mon père qui s’y était collé. Je ne sais par quel miracle j’avais réussi à m’extraire de cette situation périlleuse et misérable, mais puisqu’il me lit, j’en profite pour rendre ici hommage au courage et à l’abnégation de mon papa chéri, qui, non content de s’être farci toutes les activités de ses propres enfants puis ados pendant 15 années, a dû en plus se coltiner celles de ses petits-enfants. Papa, bravo. Et merci.

Nous ne sommes pas novices et avons donc un temps d’avance sur les parents qui débutent en maternelle. Qui dit poney, dit poux. Pas puces, non, non, poux. Comme ceux que j’ai retrouvés dans la chevelure à l’épaisseur africaine de ma cadette, aux trois-quarts de son cycle de moyenne section. Si tu as lu mon article de juin 2018, tu t’en souviens peut-être encore. Le parent expérimenté sait. Il sait que les bombes et autres casques ne sont pas désinfectés entre chaque enfant, oh non. Il sait le danger potentiel qui rôde à chaque changement de couvre-chef. Le parent expérimenté a donc investi dans un casque à 12 euros chez Decathlon (je pense, quand-même, qu’on devrait un jour penser à canoniser, ou du moins panthéoniser le fondateur de cette enseigne sans laquelle il est impossible de survivre quand on a des marmots), casque qu’il a l’honneur de se trimballer.

Le parent expérimenté a religieusement inscrit le nom de son enfant sur le bord interne du casque. Le parent expérimenté est fier de son expérience et il ne manque pas une occasion de gueuler chaque jeudi Et tu mets ton casque, hein, pas celui des autres, celui là surtout tu ne l’oublies pas, interdiction ab-so-lue de mettre tout autre casque que le tien je te préviens hein. Ne juge pas. Des poux dans une chevelure métissée, ça traumatiserait le guerrier le plus sanguinaire.

En tant que parente suicidaire accompagnante, j’ai tout planifié. J’ai posé une demie-journée de congé. Soupir. J’ai préparé la tenue adéquate: gros pull, gros manteau, grosses bottes, gants, bonnet, capuche. Il faut dire que les organisateurs ont toujours le chic pour caser ce genre de loisir en extérieur au moment le plus opportun de l’année: novembre/décembre. Ou janvier/février. Comme les cross d’athlé, t’as capté? Faut être sadique, franchement.

Après avoir accompagnée ma fille à l’école, je me poste devant l’entrée, comme une malpropre qu’on aurait refoulée à l’entrée d’une boîte de nuit -avant covid. En effet, j’ai déposé ma progéniture à 8h30 et on part à 8h45. J’attends donc, dans le froid et vois arriver durant ce quart d’heure de battement mes compagnons d’infortune. Il y a les papis et les mamies, les papas et les mamans. J’étudie leurs tenues, avec des sarcasmes intérieurs (mais la meuf elle a mis une mini doudoune quoi, elle va crever! Et lui, bah ouais, elles sont belles tes chaussures mais tu vas revenir tout crotté mon pauvre, si tu savais!).

Les voilà! Nos enfants chéris déboulent, couverts comme pour une expédition en Antarctique, avec un écriteau autour du cou. Ça moufte pas. J’en profite pour aboyer après ma fille qui a encore faussement oublié de mettre sa capuche. Même quand sa mère est là, elle ose se rebeller. Nous rejoignons comme un troupeau parfaitement guidé par son berger -l’enseignante- le sanctuaire de cette matinée, le refuge, que dis-je, l’asile: LE. CAR. Dans le car, il fait chaud. Dans le car, il y a des écrans partout, qui diffusent, sans qu’on ait rien demandé, le dessin animé Monstres et compagnie. On obtient ainsi un silence douillet et miraculeux. Personnellement, j’adorerais rester là, blottie contre ma fille, à regarder un film en faisant 20 fois le tour de la ville. Mais nous arrivons malheureusement au centre équestre.

Là, l’enseignante émet une consigne étrange. Elle dit Les bonnets tous ensemble, les bottes par-ici et les gants par-là! et je vois les enfants se déplacer et se regrouper sans heurts, dans un ballet savamment orchestré, alors que rien ne correspond: j’aperçois des gamins sans bonnet dans le gang des bonnets et des marmots avec moufles infiltrés dans la bande des bottes. Et soudain, je comprends: sur les écriteaux des gamins, y’a des dessins: bottes, bonnets, et gants, en proportions égales. Je lance un regard éperdu d’admiration et d’estime à l’enseignante. Y’a du niveau. Jamais j’aurais pensé à ça, moi, je suis bien placée pour en être certaine.

La suite se confond dans une même impression douloureuse, qui a duré tout de même deux bonnes heures:

  • Ce poney, qu’on me désigne, que j’emmène dans le manège et qui s’arrête au bout de dix pas pour lâcher une bouse énorme et malodorante,
  • Ma fille qui semble planer, présente mais absolument pas concernée par l’enjeu crucial qui se joue à cet instant précis -apprendre à freiner en tirant les rênes et à avancer en tapant des talons sur les flancs,
  • La bête qu’on m’a attribuée, qui est en réalité la plus récalcitrante et dissipée du groupe: elle ne sait pas se garer, bouffe la corde par laquelle je la tiens et me donne de gros coups de tête -moi non plus, j’t’aime pas- toutes les cinq minutes,
  • Le moniteur de poney (c’est comme ça qu’on dit?) qui a l’art de faire passer la moitié des parents pour des attardés des équidés, juste parce qu’ils ne sont pas trop à l’aise avec ce genre de bestioles,
  • Mon masque qui suinte affreusement sous l’effet combiné du froid et de ma respiration (je découvrirai un rentrant que mon mascara a coulé, il faut dire que j’ai quasiment pleuré intérieurement),
  • La séquence d’apprentissage qu’on répète trois fois avec trois enfants différents, à la fin on ne sait plus qui a appris à freiner, qui sait taper des talons, ni même ce qu’on fout tous ici,
  • Et enfin mes orteils, littéralement congelés, horriblement douloureux (sûrement ma pénitence, pour avoir osé me moquer du choix du papa sus-mentionné). J’entends d’ailleurs mes congénères matures pousser quelques gémissements et plaintes sporadiques.

Les enfants, eux, semblent les plus satisfaits de l’univers, il faut dire qu’ils ont droit de faire du coloriage après vingt minutes sur leur monture. De notre coté, nous adultes, sommes condamnés à tourner en rond comme des bagnards exilés au Groenland durant toute la séance.

Cet enfer finit par se terminer. Au retour, je passerais bien sur le corps de tous les élèves rangés devant le car pour rejoindre la première le sanctuaire de chaleur, mais hélas, il faut compter les enfants un par un avant qu’ils n’y grimpent laborieusement.

Après avoir littéralement largué ma fille à l’enseignante –Merci, c’est ça, merci à vous, merci hein, bonne fin de journée!- je rentre à la maison, à pied, le casque de poney sous le bras, avec le sentiment du devoir bizutage accompli. Soudain, j’entends Madame! Madaaaame! Encore sous le choc, je ne réagis pas. Je finis par me retourner: une policière municipale me toise.

Votre masque, madame?

Hein? (mais qu’est-ce qu’elle me veut bordel?)

Votre masque! Un arrêté préfectoral impose le port du masque à l’extérieur depuis le 26 novembre.

Mais euh, tout l’extérieur? Je veux dire même là présentement? Euh je suis pas du tout au point là! J’en ai pas j’en ai plus je l’ai jeté je suis désolée je reviens du poney regardez j’ai le casque de ma fille vous comprenez mon masque était trempé parce que je viens de passer trois heures dehors dans le froid du coup je l’ai jeté dans la première poubelle venue parce que je le supportais plus mais j’habite juste 200 mètres plus loin je vous jure là juste en haut (pitiééééééééé, laissez moi tranquille!)

Oui madame pas de souci, je vous préviens juste, hein c’est 135 euros d’amende normalement, allez-y, rentrez chez vous.

Je ferme la porte de la maison, et observe avec effroi mon visage déconfit, couperosé et dégoulinant. On dirait que je viens de terminer une épreuve de Kho Lanta en Sibérie. Autant pour Disney, j’ai des doutes, mais pour le poney, c’est certain:

ÇA, C’EST FAIT.

25 commentaires Ajouter un commentaire

  1. moibinome dit :

    Merci merci pour cet éclat de rire matinal!!

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  2. moibinome dit :

    bon j’aurais peut-être dû compatir ? ou pas !

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    1. Non, absolument pas, j’y suis allée totalement consentante 😀

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  3. Cynthia dit :

    Ah ah ah merci pour ce billet. Je vais essayer d’esquiver cette épreuve. Mais quelle horreur. J’ai froid chez moi quand je télétravail alors je n’imagine même pas 2h à tenir un poney.
    J’avais vu l’obligation du port du masque en extérieur dans le Val d’Oise. Quelle blague quand tu es seule dans la rue… bref, il faut avoir le masque sous la main pour être prête à dégainer

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    1. J’avais chaud partout…sauf aux pieds. C’était affreusement long et répétitif.
      Oui c’est totalement idiot cette obligation en extérieur. Si on était à Paris devant les vitrines de Noël, peut-être…Mon frère me dit qu’aux US ils sont bien plus détendus du slip pour le dehors…

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  4. Tu as un don pour raconter les histoires!
    J’ai ri mais j’ai ri, je me suis vaguement souvenu de ces moments d’extrême solitude – nous en vivons tous au moins 1 fois dans notre vie de parent. Et quand ce sont les autres qui s’y collent, c’est toujours mieux.

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    1. Oh merci, ça me fait bien plaisir! Oui, c’était ça, un moment de solitude -partagé, néanmoins! J’ai entendu une mère se plaindre de ses orteils et une autre dire « Je suis pas à l’aise moi avec ces bêtes-là » 😀
      L’abnégation (grand) parentale incarnée!

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  5. Miss Zen dit :

    Bon moi j’ai longtemps monté à cheval et j’adorais ça mais JAMAIS mes parents m’ont accompagnée (encore un truc à mentionner chez le psy, j’avais déjà oublié).
    Par contre, j’accompagne mon fils à TOUS ses matchs de hockey qui se jouent de septembre à fin novembre et de février à fin mai : donc je compatis totalement aux petits matins glacials à attendre patiemment, à faire semblant de comprendre ce qui se passe et faire des pouces encourageants….dès que le match s’approche de 11.30, la plupart des parents se prennent un petit verre de vin, ce qui me fait penser que je ne suis pas la seule à éprouver une grande solitude .
    Allez tes malheurs auront au moins fait rire une petite nordiste cernée un lundi matin brumeux : je ne suis pas sadique mais un peu de rigolade me fait un bien fou.

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    1. Ça doit être super l’été, au printemps, bien équipé, mais dans ces conditions c’est juste l’enfer.
      Bravo pour ton investissement en tout cas et MDR pour le verre de vin, on se console comme on peut 😀
      Ravie de t’avoir fait rire un peu un lundi matin!

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  6. mamoundines dit :

    rien d’autre à dire que BRAVO!!
    Je bénis tous les jours de travailler quand je reçois ce genre de mot de la maitresse. « Je peux pas, je travaille! ». J’ai bien fait les ateliers du goût 2 fois et peut-être un autre un jour mais c’est tout. C’était vraiment pour faire plaisir à mes enfants parce que franchement…ce n’est pas ma tasse de thé. Il y a une raison pour laquelle je ne suis pas instit. 30 gamins, même 15, même 7! C’est trop. Mais j’admire ceux qui le font et avec plaisir en plus. Je pense que les gamins méritent mieux qu’une mère un peut trop cadrante et stressée de mal faire pour les encadrer.
    C’est pas pour moi que je ne les accompagne pas…c’est pour eux! ^^

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    1. Mais quelle superbe excuse, euh je veux dire quelle superbe analyse, je partage évidemment!! Moi aussi, tellement heureuse de travailler à temps plein dans ces moments et de ne pas être, hélas, en congé parental ou à mi-temps!

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  7. Et peux tu me dire aussi pourquoi les enfants vont TOUJOURS à la piscine en hiver, hein, pourquoi ?
    Poney, je ne savais pas que ça se faisait dans le cadre de l’école. C’est que tu dois habiter dans un endroit bourgeois. Si je te vois avec un serre-tête en velours la prochaine fois, gare à toi !

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    1. Je ne sais pas. Ma cadette vient tout juste de terminer son cycle. Mais au moins pour la piscine on n’est pas réquisitionné.
      Alors ma ville est plutôt aisée mais loin d’être bourgeoise, va savoir pourquoi ils y ont implanté un centre équestre (à cause de la forêt sûrement, cheval, forêt, tout ça)! Enfin, il y a pire pour un parent accompagnant: ski. Patin à glace (une collègue qui a vécu en Suisse et en Autriche m’a dit que ses enfants savent parfaitement patiner. Par contre, savent pas nager. Va comprendre le sens des priorités de certains choix pédagogiques…)

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  8. Poney à cet âge là, un choix audacieux de la part de l’enseignante (son mari est certainement le propriétaire du haras, je vois que ça !).
    En tout cas tu as fait ta B.A, argument dont tu pourras brandir lorsque ta fille t’éluera (au moins 3/sem à l’adolescence) pire mère de l’année ahah.

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    1. C’est un grand classique dans ma ville et quand t’es enseignante en MS tu n’y coupes pas! Et tout à fait pour la B.A, je ne risquerai pas de l’oublier! 😉

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  9. Un calvaire ces sorties poney ! J ai donné pour mon aînée 😉 je compatis

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    1. Ah! Voilà! Les condamné(e)s se comprennent 😀

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  10. Mummy dit :

    Mais qu est ce qu on a ri ! ! Papa confirme : on est content quand ça s arrête 😄
    Tu devrais faire un recueil de toutes ses situations, ces « expériences  » ; c est désopilant et chacun /chacune s y reconnaît à un moment.

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    1. Merci maman, contente que chacun puisse d’y reconnaître, c’était le but 😀

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  11. 3kleinegrenouilles dit :

    Accompagnatrice de sortie poney ? Il y a du niveau, là. J’ai accompagné la sortie piscine, j’ai amené ma cadette à plusieurs reprises à des anniversaires dans des fermes équestres mais grâce à tes explications, je ne tenterai pas l’hybride des deux.
    Cette année, c’est plus calme pour les sorties de mes enfants. Il y avait des concerts, des pièces de théâtre mais je n’étais pas libre. Je confirme pour la piscine : trois enfants en sortie piscine avec la crèche et l’école et c’est toujours en hiver.

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    1. Que veux-tu, on fait dans l’underground par chez-moi. C’est vrai que le covid a sacrément ralenti le rythme des sorties! Je compatis pour la piscine, nous on a de la chance sur ce coup-là, ils ne réclament pas d’accompagnants!

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  12. Quel courage, quelle abnégation ! 😁

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  13. lexieswing dit :

    Mon Dieu, je m’inflige désormais ça un samedi sur deux et ce n’était même pas mon idée ! Il est censé y avoir une expédition poney nous aussi cette année avec des 6 ans donc (grave erreur, ils prennent des risques et n’écoutent rien), mais au moins c’est en mai!

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