Pourquoi je n’ai pas fait demi-tour quand ma fille s’est cassé le bras

J’étais tranquillement assise dans le train. En sens inverse de la marche, certes (tout ne peut pas être parfait), mais tranquillement. Seule. Dans le silence. Je rejoignais ma meilleure amie pour un week-end rando en Auvergne, week-end prévu, tu t’en doutes, depuis de nombreux mois.

Il flottait autour de moi cette sensation douce, teintée d’une légère angoisse, celle d’être enfin arrivée à un évènement attendu depuis longtemps, redouté, parce que presque trop beau, trop fragile et inaccessible, après dix ans de maternité je sais qu’il suffit d’un grain de sable -une voiture en panne, une maladie, un imprévu- pour que les tentatives d’escapades meurent avant même d’avoir débuté.

A la main, un livre que je venais d’acheter sur un coup de tête au Relay de la gare, Leurs enfants après eux, Goncourt 2018, je ne lis jamais de Goncourt d’habitude, mais c’était ça ou un Marc Levy, le choix a été vite fait. J’en étais à peu près à la page 20, je venais de prendre une page en photo pour l’envoyer à ma soeur, je trouvais que le style de l’auteur était particulièrement prometteur, quand j’ai reçu un sms de mon mari. Ma grande fille venait de tomber à l’école, la directrice avait appelé, il fallait aller la chercher.

Connaissant mon aînée, la première chose que je me suis dite, c’est: C’est pas grave. Il faut dire qu’elle a une tolérance à la douleur assez basse. Sauf que, ses pleurs ne passant pas, mon mari a décidé de l’emmener aux urgences. J’étais partie depuis exactement et seulement deux heures, j’étais aux environs d’une bourgade du charmant nom de Riom. Par scrupule, j’ai demandé au mari si je devais rentrer. Il m’a répondu que non, que t’inquiète, que c’était sûrement rien, que là elle avait arrêté de pleurer, qu’ils allaient vérifier avec une radio et hop ce serait terminé. C’était acté: je ne rentrerai pas.

Je ne suis pas rentrée, même quand on lui a finalement découvert une fracture du coude. Je ne suis pas rentrée, alors que mon mari a passé cinq heures aux urgences avec elle, a assuré pendant la pose du plâtre, puis récupéré les deux plus jeunes. J’ai passé beaucoup d’appels, au Puy de Dôme. A la maîtresse, pour la prévenir qu’il n’y aurait personne à la réunion parents-profs ce soir. A la voisine, qui devait garder les filles pendant la-dite réunion et qui finalement, a vu sa mission déployée vers une éventuelle sortie d’école. Au centre, pour leur coller notre progéniture à 16h30 alors que ce n’était pas prévu. A l’ancienne maîtresse de la petite, sur son portable, parce que la directrice de la maternelle ne répondait pas et que personne n’avait eu l’info. Mais je ne suis pas rentrée. Je n’ai pas écourté mon week-end. Et j’ai bien fait.

J’ai bien fait parce que ça ne servait à rien: le plus compliqué, c’était de gérer le passage aux urgences, de gérer l’impératif et l’accidentel, l’aléa et la gestion de la journée. Le temps que mon train arrive à destination, que j’en trouve un autre, que je reparte dans l’autre sens et que je rentre, l’imprévisible aurait été pallié.

J’ai bien fait parce que j’ai pris conscience qu’aujourd’hui, nous avons construit un véritable réseau dans notre ville, et qu’il y avait en réalité de nombreuses personnes présentes pour prendre le relais s’il le fallait.

J’ai bien fait, parce que mes filles ont appris ce week-end-là que papa gérait. Sans maman. Qu’il gérait le contre-temps, le prévu, le quotidien, la complication, les bobos, les chagrins, les questions, les inquiétudes, les compensations, les devoirs, les repas, les lessives, les premières douches avec le plastique et le plâtre à protéger, le cinéma et le restaurant pour mettre du baume au coeur, que papa avait suffisamment confiance en lui, confiance en son rôle, pour ne pas avoir besoin de maman. Pour ne pas en vouloir à maman. J’ai trouvé que c’était une belle leçon à donner à mes enfants, et pas seulement parce que cette leçon servait mes intérêts.

Je suis donc restée en Auvergne. La première après-midi a été compliquée, interrompue par de multiples coups de téléphone, mais pas gâchée pour autant. Quand mon mari m’a envoyé une photo de la famille tout sourire devant une salle obscure le lendemain, j’ai vraiment soufflé. Et j’ai profité des splendeurs de la région. Tu connais l’Auvergne, le puy de Sancy? Un véritable coup de coeur. Il faut dire qu’on a eu une météo magnifique, un jacuzzi sur notre terrasse, des restos inscrits au guide Michelin, des randos sur les crêtes, ma première remontée mécanique, une tyrolienne géante à 120 km/h, des marmottes, un chamois et des cloches dans la vallée, et évidemment, beaucoup de moments précieux que je chéris d’autant plus que je connais après coup leur faillibilité.

Merci mon mari, d’avoir assuré d’une main de maître. Merci d’avoir prouvé aux filles qu’un papa peut autant et aussi bien qu’une maman.

21 commentaires Ajouter un commentaire

  1. moibinome dit :

    une magnifique leçon de vie !

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    1. Merci pour ce retour 🙂

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  2. Quand je pense que ma belle-mère a fait demi-tour après que son petit garçon (de 35 ans à l’époque) se soit cassé le coude, ta décision ô combien légitime contraste terriblement avec celle de ma belle-mère ô combien ahurissante… J’espère que le bras va mieux à présent ! Des bises.

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    1. A 35 ans, c’est toujours son gros bébé apparemment 😀 Mais en réalité, je ne juge pas les mères qui ressentent le besoin d’accourir au chevet de leur enfant. Ici, tout bien réfléchi, il n’y avait pas de danger immédiat, ma fille allait bien (y compris psychologiquement), et ma meilleure amie, elle aussi maman de 3 enfants, a achevé de me déculpabiliser (Hein?? Mais pourquoi tu rentrerais??)

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  3. Tu as bien fait en effet, la preuve!
    Après c’est peut-être une question plus personnelle de confiance et lâcher-prise, confiance en l’autre. Je connais des mères qui ont du mal à accepter que le père puisse gérer!
    Moi j’ai une mère qui ressemble un peu à la belle mère de Cécilia!!
    C’est beau ce coin et ça avait vraiment l’air très sympa et agréable comme séjour.

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    1. Totalement. J’ai une confiance aveugle en mon conjoint et ne suis pas de ces mères qui planifient la gestion de la maison quand elles doivent s’absenter. Et puis la décision de ne pas rentrer a été prise à deux!
      Effectivement c’était magnifique! Mon amie qui connaît bien les Alpes a été éblouie aussi, notamment par le fait de pouvoir marcher sur les crêtes (dans les Alpes, y’a toujours une montagne plus haute que soi, à moins d’être alpiniste!)

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  4. Cynthia dit :

    Je ne sais pas ce que j’aurai fait à ta place, mais tu as très bien fait de faire confiance à ton homme. Après tout on le gère bien quand on est dans la même situation, il n’y a pas de raison qu’ils ne s’en sortent pas. Ça a même dû renforcer sa confiance en lui, non ? Et le paysage est magnifique, ça aurait été dommage de rater ça…

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    1. C’était naturel pour moi de lui faire confiance parce que je l’ai senti très sûr de lui. Je n’ai pas senti d’hésitation de sa part, il m’a fait comprendre qu’il gèrerait. Oui, je pense qu’il était fier de lui, et il y a de quoi. Ça grandit encore son image de père auprès des filles. Après coup, je ne regrette pas d’avoir fait ce choix, même si sur le moment, j’ai culpabilisé.

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  5. mamoundines dit :

    rien à dire d’autre que : j’adore la leçon de cette histoire.
    En revanche, je me dis que nous on a pas un réseau si foufou au cas où. Il va falloir y réfléchir.
    Bravo à vous 5 ! et j’espère que ton aînée va mieux.

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    1. C’est très très long de construire un réseau sans famille à proximité. Ça tient à la confiance de savoir qu’on peut compter les uns sur les autres en cas de pépin (et pour ça, faut avoir vécu un pépin!)! La grande a enlevé son plâtre début octobre 🙂

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  6. maman délire dit :

    et oui tu as bien fait !! c’est sur que c’est peu être un peu compliqué psychologiquement de rester en week end quand on sait ce qui se passe de l’autre coté, mais effectivement ton retour n’aurait rien changé comme tu l’as si bien dit. au final c’est une belle histoire de vie ! je pense que j’aurais fait comme toi, et j’adoooooooore le massif central !! c’est superbe et magnifique, tu as tellement bien fait !

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    1. En réalité pendant de nombreuses heures on a cru qu’elle n’avait rien d’important. Et quand le verdict est tombé j’étais déjà sur ma première rando…le mari avait géré…la petite allait bien « T’inquiète maman, ça va, j’ai pas mal, t’inquiète! » donc voilà…et puis ma meilleure amie, très habituée des fractures, m’a beaucoup aidée à relativiser 🙂

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  7. Cindy dit :

    Il y aurait eu un gros moment de flottement si le cas s’était présenté chez nous, mais je pense que j’aurais fait comme toi et que mon mari aurait préfère que je profite du weekend. Parce qu’en plus il sent que je lâche prise depuis que la dernière est plus autonome. Moi aussi j’ai confiance en mon mari même si lui doute encore parfois de ses capacités à gérer les moments de crise. Ton récit est réconfortant pour toutes les mamans qui parfois culpabilisent ou ont du mal à prendre du temps pour elle. Rien est impossible. Bisous 🤗

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    1. C’est certain que si c’était arrivé 2 heures plus tôt, je ne serais pas partie. On ne peut pas partir quand ça a lieu a priori. Mais là, j’étais sur la route, et le temps qu’on comprenne tous qu’elle avait une fracture, le plus dur avait été fait (l’attente et surtout, la douleur qui s’est arrêtée net une fois le plâtre posé).
      Mais oui, ça ne va pas de soi, plusieurs personnes m’ont demandé si j’allais rentrer/j’étais rentrée.
      En tout cas une fois la décision prise, j’ai mis la culpabilité au placard, mon mari a été tout simplement génial.

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  8. Et que tu as bien fait ! Ça n’a pas d’impact sur la calcification des fractures 😁 tu étais dans mon pays ! C’est beau, hein ???

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    1. Mais t’as raison, ça ne joue pas sur la calcification 😀
      Superbe! Moi qui ne suis pas une habituée de la montagne, j’en ai pris plein la vue!

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  9. Que c’est beau le Puy de Sancy ❤ (et le titre de cet article , priceless!) On est une équipe, et une bonne équipe c'est quand ça continue à tourner même si l'un des piliers n'est pas là 😉

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    1. N’est-ce pas, ce titre? Ca sonne un peu tragique, j’aime bien 😀
      Tout à fait d’accord pour l’équipe!

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  10. In dit :

    Tu as bien fait mais je crois que je serais rentrée et c est aussi une forme d’orgueil, je trouve difficile d être « dispensable »…sinon l Auvergne c est typiquement la région à laquelle on ne pense pas spontanément et où, personnellement, j ai toujours passé des vacances parfaites! A la Bourboule en hiver (un charme désuet mais fou et des balades magnifiques dans la neige), dans le forez en été ou en automne (pour les champignons !)…merci pour cette belle évocation !

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    1. Merci In pour ce commentaire, tu as tapé juste, je trouve que le fait de se sentir dispensable/indispensable entre beaucoup en jeu sur ce type d’évènement. Tu t’en doutes, je ne me sens pas indispensable, pour moi ce n’est pas une question d’humilité mais plutôt de passif (quand j’ai dû partir en formation 2 mois en laissant ma famille, je me suis vite rendu compte que j’étais totalement dispensable, d’un point de vue matériel de façon certaine, et même d’un point de vue affectif, dans une moindre mesure évidemment).
      Oui, l’Auvergne a été une excellente surprise, après je pense que la météo a joué aussi!

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  11. lexieswing dit :

    Comme Marie, c’est ma région ❤️ merci pour ces belles photos ! Je me sens totalement dispensable pour ce genre d’événements, principalement parce que le stress embarque rapidement alors que mon chum, grand stressé devant l’Eternel, est d’un calme olympien dans ce genre de situations qui impliquent des soins et un hôpital lol

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