Deuil de la maternité: je ne redeviendrai plus jamais maman

Mon dernier enfant est sur le point d’avoir 4 ans. Je ne suis plus maman de (très) jeunes enfants et il est temps pour moi de finaliser mon deuil de la maternité. De la maternité dans le sens « devenir maman », porter puis donner la vie. Deuil, parce que pour moi la maternité est un renoncement viscéral, hormonal, animal, qui ne va pas forcément de soi. Parce que je me rends bien compte, quand j’en parle avec mon mari, que si j’ai totalement fait le deuil d’avoir un jour un autre enfant, je n’ai sûrement pas tout à fait accompli celui d’avoir un nourrisson.

Dans un récent article, je te disais que l’idée d’être enceinte déclenchait désormais chez moi des visions de cauchemar. C’est vrai et c’est faux en même temps. C’est vrai si je considère l’aboutissement de la grossesse: l’idée d’avoir un enfant supplémentaire entraîne bien chez moi des bouffées d’horreur. En revanche, l’idée de porter un bébé, pas du tout. Peut-être parce qu’en abjurant volontairement ma fertilité, alors même que je pourrais encore être féconde plusieurs années si je le souhaitais, j’abandonne en même temps, et trop tôt, une part de jeunesse, de vitalité et de possibles.

J’ai adoré être enceinte. De bout en bout et pour mes trois grossesses. Apprendre que j’attendais un bébé a toujours été pour moi une révélation subliminale. Je me sentais élue. J’avais l’impression et ça ne devait pas être tout à fait inexact, que j’irradiais d’une lumière quasi divine et que n’importe quel passant pouvait deviner mon état rien qu’en observant mon visage. J’ai habité mes grossesses. J’ai suivi jour par jour leur déroulement, imaginant le bébé qui grandissait, m’extasiant réellement et profondément devant ce que je considère encore aujourd’hui comme un miracle de la nature.

Mes grossesses, ce fut aussi: pas une fausse couche, pas un saignement, pas une nausée, pas un vomissement, pas une vergeture, pas un kilo en trop, pas même de rétention d’eau, des kilomètres de nage jusqu’à 8 mois de grossesse, pas de démarche en canard, des gens qui ne détectaient pas mon état de dos trois jours avant mon accouchement, en bref, pas de sensation d’être diminuée, ou alors très peu. Les inconvénients (des maux de dos quasi constants, dus à mes tentatives de compenser ma scoliose) étaient pour moi très largement contrebalancés par le privilège de porter et de sentir la vie en moi dans d’excellentes conditions. Je plaignais sincèrement mon mari de vivre cet évènement par procuration.

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Et puis j’ai accouché. Trois fois. Objectivement, mes accouchements se sont très bien passés. Contractions, péridurales réussies malgré la difficulté de piquer entre les vertèbres vrillées, expulsions en trois poussées pour mes deux aînées, pas de ventouse, pas de forceps, aucun évènement notable ni digne d’être consigné ici ou ailleurs.

Mais il y a eu mon troisième accouchement. Une expérience somme toute banale, celle de milliards de femmes à travers le temps et l’espace, un accouchement sans péridurale, mais un accouchement sans péridurale non voulu, totalement subi, qui m’a traumatisée à plusieurs titres. Qui m’a traumatisée par l’expérience d’une douleur ingérable, inimaginable, que mon cerveau ne sait plus quantifier aujourd’hui, mais que je n’oublierai jamais. L’impression d’être déchirée, écartelée, éviscérée, pas par les contractions que j’ai géré jusqu’au bout sans le moindre cri, mais par l’expulsion. Traumatisée que mon expérience ne ressemble en rien à celle de la majorité des femmes qui disent que pousser soulage. Traumatisée d’avoir cru mourir de trop souffrir, traumatisée d’avoir sorti mon bébé dans les hurlements de panique et de torture, traumatisée d’avoir pleuré ensuite pendant 24 heures sans discontinuer, mon troisième nouveau-né dans les bras.

Et puis il y a les suites de couche. Très pudiquement nommées suites de couche. Dont on ne parle jamais vraiment. Oh, on voit bien quelques photos de peau distendues et striées, ça et là sur les réseaux sociaux. Mais les suites de couche, elles commencent à la seconde où tu sors ton enfant. Tu saignes, le placenta reste peut-être coincé, on va alors farfouiller au fond pour arracher ce qu’il en reste, on te recoud, un peu, beaucoup, pas du tout si tu as de la chance, à vif, parfois, anesthésiée, si tu as gueulé que tu exigeais de ne plus souffrir. Ce sont déjà les suites de couche. Tu te lèves, tu saignes, tu t’urines parfois dessus, tu as un oedème, ton vendre gonflé pend, découpé en deux verticalement par ta désormais dérisoire ligne de grossesse et peut-être horizontalement par ta cicatrice de césarienne, tes seins sont douloureux et hyper tendus, quand tu allaites, mous et flasques, quand tu n’allaites pas, ou plus. Si tu as accouché par voie basse, ton périnée est sûrement détruit, il va falloir patiemment le réparer, voire, dans mon cas, carrément le reconstruire. Tu ne reconnais pas ton corps. Tu as l’impression qu’un bus t’est passé entre les jambes.

Mais le pire, c’est cette impression de flotter, d’être sur la brèche, sur le fil, nimbée dans ton manque de sommeil, les larmes toujours au bord des yeux, parfois au bord de la dépression, cette impression qui dure de nombreuses semaines, partagée entre le bonheur de découvrir ton nouveau né et la sensation de dépossession de toi-même. Une période hors du temps, sur laquelle tu n’as aucune maîtrise. J’ai détesté le post-partum. J’ai haï le post-partum. Pour mes trois filles. Il a fallu me reconstruire, trois fois, physiquement, psychologiquement, ça m’a demandé du temps, à chaque fois plus de temps, de l’énergie, à chaque fois plus d’énergie, pour me réapproprier mon corps, colmater les brèches, pour avoir la sensation de reprendre le contrôle de ma vie. Ça m’a pris des mois d’efforts, de volonté. Je ne voudrais repasser par-là pour rien au monde.

Et pourtant. Aujourd’hui, quand je repense à mon troisième accouchement, le plus proche en date, ce ne sont pas mes hurlements qui surgissent. Ce ne sont pas les contractions, ni la douleur. Ce sont les deux yeux noirs, en amande de mon bébé, fixés obstinément dans les miens, ventousés, hypnotisés, comme voulant me retenir, m’arracher au ressac de ma douleur, me dire je suis là maintenant maman c’est fini. C’est son petit corps, recroquevillé en position foetale, vestige de lui dans moi, qui me fait m’attendrir en même temps que ressentir un pincement au coeur, en me disant que quelques jours avant, il n’appartenait encore qu’à moi. C’est le duvet courant sur ses tempes et dans son dos, ses cheveux de soie que je caresse à chaque biberon, une main sous les fesses, le reste du corps calé sur mon épaule, c’est le corps à corps animal, les pulsions qui me font enfouir mon visage sans son cou, qui me font respirer chaque centimètre carré de sa peau. C’est ce qui explique qu’aujourd’hui encore, je puisse être totalement bouleversée et pleurer toutes les larmes de mon corps devant la vidéo de toute beauté d’un bain donné à un bébé, mais pas n’importe quel bain, un bain comme un liquide amniotique, un bain comme continuité, un bain comme un cordon ombilical dont la maman tiendrait l’extrémité dans sa main.

Dès que j’imagine un bébé de plus d’un mois, cette nostalgie viscérale me quitte. Je crois que ce qui me rattache à ma fonction de reproduction, ce n’est pas seulement le fait qu’elle soit un étendard de jouvence. C’est aussi le fait qu’elle puisse n’appartenir qu’à moi pendant 9 mois et quelques semaines. Que mon mari ne puisse ne serait-ce qu’imaginer la sensation d’un coup à l’intérieur de soi, ou la sensation d’un prolongement de la grossesse lors des premiers jours avec bébé, comme un écho qui résonnerait, qui nous laisserait du temps, l’enfant qui tète dans le vide, qui se ramasse d’une telle façon qu’on le visualise instantanément dans le ventre maternel, un écho qui nous laisserait le temps de défaire ce lien qui nous a reliés au sens propre comme au sens figuré, un privilège, une connexion de sensations qui ne dépendent que de moi, et de lui. Moi, et lui. Lui, et moi.

Je tourne cette page, mais ces souvenirs, ce panel de sensations mélangées, joie, blues, abattement, douceur, souffrance, tendresse, odeurs, caresses, découragement, dégoût, amour inconditionnel, tous ces souvenirs m’appartiennent et je continuerai de les convoquer pour faire revivre ces épisodes si particuliers d’une existence, où le bonheur domine, mais pas toujours, pas pour tout le monde, où le bonheur est là, ou censé être là, mais entaillé de multiples fissures, de déchirures, d’à peu-près, de tâtonnements qui lui construisent une toile de fond pleine de plis et de trous, la véritable toile de ce qui a été ma prime maternité.


15 réflexions sur “Deuil de la maternité: je ne redeviendrai plus jamais maman

  1. Merci pour ce magnifique article extrêmement bien écrit, avec douceur et profondeur dans chaque mot. Je me reconnais… moi aussi je fais le deuil de la maternité après 3 enfants. Merci pour ces mots qui font du bien !

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  2. Quel splendide article, si bien écrit, tout comme les autres d’ailleurs, et qui touche en plein coeur ! Merci Maman Lempicka de poser des mots qui résonnent si justes et qui font écho à tant de souvenirs ! ♥

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    1. Merci Ariane, je disais à ma meilleure amie qui commente mes articles par sms que ces expériences sont à la fois universelles et nous relient, et profondément intimes, ce qui explique qu’on puisse être si réticentes à les évoquer.

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  3. C’est un très bel article, qui me rappelle tout ce que je déteste dans la maternité: le post partum ^^ J’avoue, ça m’angoisse pas mal pour cette seconde grossesse car ce ne sont pas non plus mes meilleurs souvenirs pour mon ainée. Il faut dire aussi que la période nouveau né n’est pas vraiment celle que je préfère… Mais bon, on verra, tout sera peut-être différent cette fois-ci 😉

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    1. Je dirais que la grossesse est une promenade de santé face au post-partum, mais je me souviens ensuite que je ne suis pas la mieux placée pour hiérarchiser ainsi les deux réalités. Pour certaines, la grossesse est un pur calvaire et le post-partum une délivrance (sens propre et figuré!)! Et oui, la période nouveau-né est difficile, surtout à cause du manque de sommeil. Mais si ça peut te rassurer, pour un deuxième, on est quand-même mieux préparé (on se dit d’ailleurs qu’avec tout ce qu’on lit, on devrait être un minimum préparé pour le premier mais non, tout le monde se prend un camion dans la tronche), on n’a plus ce choc gigantesque, on connaît à peu près les grands jalons. Ca ne va plus tarder pour toi 🙂

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  4. C’est splendide ❤ et tellement juste. Je me reconnais dans ton cheminement (d'ailleurs j'ai écrit un article à la rentrée sur ce thème chez les Fabuleuses au Foyer) et dans le dernier accouchement atroce où comme toi, j'ai cru mourir de douleur (là, j'en avais parlé sur mon blog). En revanche je n'ai pas été traumatisée par la suite de couches, je suis sans doute chanceuse. Mais quel que soit notre rapport à la maternité, ce renoncement est toujours teinté d'ambivalence et de nostalgie. "plus jamais"… c'est comme une petite mort.

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    1. Oh merci Marie! je n’ai pas lu ton article, je vais aller le chercher! En revanche je me souviens très bien de « l’héroïsme inutile », article dans lequel je m’étais totalement reconnue à l’époque et dans lequel je me reconnais encore aujourd’hui. J’avais de mon côté rédigé à chaud un article sur mon 3ème accouchement. Je l’ai retiré. Il a choqué de trop nombreuses lectrices, horrifiées par les descriptions de torture que j’avais faites. Ce n’est pas le genre de trucs qui se dit. Faut préserver les nouvelles générations de mamans.
      Tu as bien de la chance d’avoir bien vécu tes post-partum, je ne savais même pas que c’était possible, tu devrais en faire un article pour rassurer les futures mères 😉
      Et oui, c’est un renoncement, pas pour toutes je crois, je crois qu’on se rejoint dans cette fascination pour le nouveau-né qui pour moi prolonge la fascination de la grossesse, alors que certaines n’y voient aucun intérêt.
      Pour résumer: on devient vieilles, nos ovaires meurent. C’est jamais facile à accepter 😀

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  5. Très bel article. Ça éclaire un peu le tiraillement qu’une mère peut ressentir quand elle se dit ça y est ça est le petit dernier on arrête là. De mon côté je n’ai aucun mal à m’y résoudre, tu le sais 😆. J’adore voir grandir mes enfants, les voir évoluer au fil des mois, ça m’éclate et je ne regrette pas du tout les grossesses et la période « nourrisson ». Je ne donnerai pas de détails pour ne pas faire peur aux futures mamans. Celles qui savent, savent…

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    1. C’est ça, un tiraillement, on est sûre de soi et pourtant il s’agit quand-même d’un renoncement. Moi aussi j’adore voir grandir les enfants et je serais horrifiée d’apprendre que je suis enceinte. Mais il y a quelque chose d’animal qui me relie à un nouveau-né, de l’ordre du ressenti pur que je ne m’explique pas trop, vu le prix à payer 😀

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  6. Ton article est magnifique, les mots sont justes et traduisent parfaitement mes ressentis.
    J’ai su au moment où mon fils est né que je n’aurai pas d’autre enfant et pourtant à chaque fois que je l’écris j’ai les larmes aux yeux. Le deuil de la maternité se fait pas à pas même si et quand c’est un choix.
    Je crois oui qu’il y a quelque chose de viscéral, animal là-dedans et malgré les montagnes russes émotionnelles de ma grossesse, j’en garde un tendre souvenir.

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    1. Merci pour ton retour, et je suis totalement d’accord avec toi: on a beau savoir qu’on va et qu’on veut s’arrêter à 1, 2, 3 ou 4 enfants: au final, on renonce à « une suite » possible, on se dit que cette période de notre vie (qui est très courte, souvent ramassée, au plus, sur une petite dizaine d’années) est déjà terminée…

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