Attentat de Conflans: le choc

On se souvient tous où l’on était ou ce que l’on faisait quand on a appris les attentats du 11 septembre. Je ne connais pas une personne qui ne puisse situer précisément ses actions d’alors, et le choc qu’ont provoqué en elle les premières images du désastre.

Je me souviendrai où j’étais et ce que je faisais quand j’ai appris la mort de Samuel Paty. J’allais rejoindre une enseignante, justement, une ancienne collègue de mon école adorée pour la dernière soirée avant le couvre-feu, quand en naviguant entre deux stations radio, les premières bribes d’informations me sont parvenues aux oreilles. C’est le mot « décapité » qui m’a sauté au visage en premier, quand j’ai lu le premier article à ma portée. J’ai d’abord cru à un fait divers. Et puis les mots qui défilaient devant mes yeux se sont assemblés, ils ont commencé à faire sens, et je me suis entendue dire « mon Dieu, mon Dieu ». J’ai pleuré.

Je pense savoir pourquoi cet attentat résonne en moi d’un écho particulier, pourquoi je me suis sentie frappée en plein coeur, pourquoi les larmes ont cédé immédiatement au choc et à la stupéfaction. La proximité. Dans tous les sens du terme.

Conflans-Sainte-Honorine, c’est tout près de chez moi. A quelques encablures, comme on dit. J’y vais quand je vais chez l’homéopathe, des copains à nous réfléchissent pour acheter une maison là-bas, j’y ai déjà repéré un pâtissier renommé que ma collègue m’a conseillé, bref, Conflans c’est « par chez moi », ça ressemble d’ailleurs à chez moi, c’est une banlieue pavillonnaire tranquille émaillée de quelques immeubles, des péniches sont amarrées en bord de Seine, Conflans n’a rien et n’avait rien pour devenir célèbre.

Un enseignant a été assassiné pour avoir enseigné. J’ai compris tout de suite la gravité et l’enjeu de cet attentat, son caractère inédit, et bien-sûr, l’esprit de corps a refait surface. Je le disais encore récemment à mon entourage: je me sens encore prof, je me sentirai toujours prof, je ferai toujours partie de ce clan, ne serait-ce que par mes souvenirs, l’attention que je porte au traitement de toute question éducative, ma volonté de défendre l’école contre ses pourfendeurs.

Mon mari est musulman. Et évidemment, j’ai tout de suite pensé à lui. A tous les musulmans que je connais, à ma belle-famille, bien-sûr, à un ami, à un copain, et je les ai plaints, d’instinct et très sincèrement, pour ce qui allait suivre.

J’ai lu. Enormément. Je me suis gavée d’articles du Monde, tribunes, analyses, pour essayer de comprendre, de saisir, d’entrevoir comment on a pu en arriver là. Pour mettre de la distance. J’ai lu les commentaires aussi, et de ce point de vue le Monde reste une oasis de lecteurs un peu sensés qui m’aident à garder foi en l’humanité. Je n’ai pas mis un orteil sur les réseaux sociaux. Je crois que j’en aurais vomi.

Aujourd’hui, je commence à assimiler le choc. Et ce que je veux rappeler avec cet article, c’est qu’on ne peut pas, non, on ne peut pas opposer la notion de respect (des religions) à celle du droit au blasphème. L’essence du blasphème, c’est l’irrespect, l’outrance, la moquerie, la dégradation, l’essence du blasphème, c’est de ne pas respecter. Le blasphème, rappelons-le, n’est pas que religieux, il est politique, social, il a rendu notre démocratie possible et il la rend aujourd’hui vivante. On a le droit d’être choqué(e) par une caricature religieuse. On a le droit de la trouver nulle, vulgaire, déplacée ou sans intérêt. Tout cela relève d’interprétations personnelles. La liberté de publier et de dire, elle, appartient à tous.

#Je suis Samuel Paty #Je suis enseignante #Je suis prof.


23 réflexions sur “Attentat de Conflans: le choc

  1. oh oui moi aussi il a eu une résonnance particulière… c’est à quelques km de là ou j’ai grandi.. c’est la ville ou je suis allée au lycée, ou j’y avais des amis… je connais bien aussi. c’est fou comme ça rend cette horreur encore plus réaliste. mes enfants ont echappé à la nouvelle, je n’ose pas leur dire… eux qui sont au collège… et mon fils qui aimerait devenir prof d’histoire…

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    1. C’est exactement ça. La proximité renforce le sentiment d’identification et donc l’horreur. Mes filles ne sont pas au courant non plus. Et je comprends que ce soit encore plus difficile pour toi vu les projets de ton fils. Mais son chemin pour devenir prof devra nécessairement intégrer une réflexion sur ces sujets.

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      1. et bien au final on en a parlé hier soir à table… car a priori il y aura un hommage rendu dans les collèges à la rentrée, et puis après tout ils sont plus grands, c’est normal qu’ils soient au courant. ça a donné lieu a une discussion intéressante.. car bien sur mon fils a dit qu’il ne fallait plus montrer ces caricatures. mais ma fille elle a dit :  » ha non ! ça voudrait dire qu’ils ont gagné !!  » même chose, il ne veut plus être prof .. mais bon il a 12 ans, c’est bien normal de réagir comme ça. cela dit je sens bien que ma fille est plus déterminée que lui sur ce coup là…

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      2. Mes filles auraient été plus grandes on en aurait parlé aussi en famille. C’est super important d’éveiller leur esprit critique sur des sujets complexes. Et oui, c’est normal que ses projets évoluent avec le temps: il y reviendra peut-être.

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  2. J’ai bien pensé à toi quand j’ai appris la « nouvelle ». C’est inimaginable comme les hommes peuvent être fous. Parfois je me demande vraiment pourquoi on a fait des enfants qui vont grandir dans ce monde.

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    1. En ce moment c’est cette réflexion qui revient aussi chez moi. J’ai quand-même grandi dans un monde moins désenchanté, même si ça a pris fin assez brutalement avec le 11 septembre (j’avais 17 ans), je me dis que nos parents avaient moins peur de l’avenir, ils étaient plus confiants. Je plains nos enfants.

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    1. Merci pour ton retour. Je n’avais pas envie de verser dans La Tribune d’opinion (même si j’avais un besoin viscéral d’évoquer le dernier point), mais de mettre à distance mes ressentis et mes émotions, qui je l’espère, sont partagés par le plus grand nombre (par tous, c’est une utopie).

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  3. Je n’en ai pas parlé à mes enfants, les filles sont encore trop petites et je ne sais pas comment l’aîné aurait réagi. J’ai juste parlé avec les deux grands de ce qu’était une caricature, de sa force, de son intérêt, notamment pour comprendre l’histoire, qu’il pouvait y avoir des caricatures de grande qualité et d’autres sans intérêt mais que dans tous les cas, la liberté d’expression primait. Ils n’en ont pas parlé en primaire.

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    1. On a eu la même discussion hier soir devant un livre sur le rire au sens large, qui aborde la caricature sur quelques pages. J’ai tout de même expliqué aux filles qu’en France, on avait tué et qu’on tuait encore pour des dessins, et comme toi, j’ai expliqué dans les grandes lignes de quoi il retournait. Elles ne m’ont pas parlé de l’attentat de Conflans. Je pense qu’en primaire, ils sont encore dans une bulle.

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      1. J’ai eu confirmation par la maîtresse de mon grand que ce ne serait pas abordé en classe, sauf si un élève en parlait.

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  4. J’ai abordé la question avec ma grande. Bien sûr je partage tout à fait ce que tu écris, et cet acte est totalement aberrant, fruit d’une chaîne de réactions (la collégienne choquée, les parents outrés, l’imam salafiste qui fait monter la sauce, le décérébré inculte qui cherche à tout prix à tuer quelqu’un -n’importe qui). Après je m’interroge sur la manière dont nous enseignons la liberté de penser en France. Personnellement, autant je suis pour aborder la question de la caricature, du droit au blasphème en cours, autant je pense que c’est souvent fait de manière peu intelligente. De ce que j’ai lu, ce pauvre professeur aurait proposé de montrer la caricature de Mahomet fesses nues en train de prier. Je crois sincèrement que ce n’était pas indispensable. Personne n’est obligé d’acheter Charlie Hebdo et de voir les caricatures (débiles pour la plupart à mon avis). On a le droit de l’acheter si on trouve ça marrant, et le droit de ne pas l’acheter. Plutôt que d’insister comme des bœufs sur le droit à caricaturer et sur la caricature en elle-même (qu’on peut parfaitement trouver offensante), on ferait mieux d’enseigner la différence entre foi et religion, entre religion et instrumentalisation politique, entre relation personnelle à Dieu et comportement social. Je pense vraiment que ce serait plus intelligent et plus formateur pour les jeunes. Adrien Candiard est interviewé dans le Monde, il est théologien spécialiste de l’Islam et vit au Caire, je trouve ce qu’il dit très pertinent, tu devrais faire un tour sur cet article. Sinon évidemment j’imagine le choc pour tous les profs, une profession déjà tellement malmenée et qu’on laisse gérer les tombereaux de merde au quotidien, c’est affligeant. Les profs sont des personnes courageuses, dévouées, et victimes de la dégradation du climat social.

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    1. C’est cette chaîne de connerie profonde (appelons les choses par leur nom) qui me laisse abasourdie. Quand je dis: comment on a pu en arriver là, c’est aussi parce que j’essaie de comprendre comment cette chaîne de bêtise pure et de folie a pu emboîter ses maillons un à un pour arriver à ce résultat -dans la chaîne, tu as oublié les 2 ados qui ont vendu la vie de leur prof.
      Je te rejoins totalement sur tes remarques et j’ai d’ailleurs lu l’article dont tu parles. Beaucoup de profs font d’ailleurs remonter la faiblesse (dans tous les sens du terme) des cours d’EMC. Et on en revient encore et toujours aux mêmes questions: la formation des profs et l’idéologie qui préside à l’élaboration des programmes.
      Après, là où je rejoins Samuel Paty, c’est que le blasphème est nécessaire à la vie d’une démocratie (mais ne peut se réduire à la caricature). La tuerie de Charlie Hebdo dit désormais quelque chose de notre Histoire nationale, elle a signé un basculement et en ce sens, selon moi, elle doit être enseignée comme fait historique (je te renvoie d’ailleurs à l’excellent article du Monde -encore- sur les 10 attentats qui ont changé la face du monde). Je t’embrasse. Et j’ai beaucoup d’estime pour toi.

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