Comment j’ai quitté le métier de prof (2)

L’épisode précédent est ici

1. (suite)

L’origine

La suite, tu la connais sûrement. Je ne suis jamais devenue prof de français. Je n’ai jamais passé le CAPES. Après deux années passées en Lettres, transformée en machine à produire des commentaires, des dissertations et des synthèses, j’aurai une révélation un après-midi en amphi, face à ma prof de latin extasiée d’avoir passé la nuit à traduire des vers latins du XVI ème siècle. Je ne voulais pas faire ça. Je ne voulais pas devenir comme ça. Certes, ça m’intéressait, mais pas au point que j’y consacre l’essentiel de mon activité intellectuelle et professionnelle pour de nombreuses années à venir. Evidemment, ça n’a pas dû être aussi théâtral que ce que je choisis de te raconter. J’avais déjà dû y réfléchir, les germes de cette décision devaient déjà exister, mais ma résolution a été prise à ce moment précis.

Ce revers n’a aucunement remis en cause le fond de mon projet. Puisque ce ne serait pas prof du secondaire, ce serait prof du primaire. Pourquoi? Aucune idée. Je ne m’étais jamais intéressée à la pédagogie du primaire. J’avais bien une voisine prof des écoles, je discutais de temps à autre avec elle et avais passé une semaine d’observation dans sa classe. Je n’y avais pas fait grand chose, à part observer, justement. Je planais. Je me souviens juste qu’elle m’avait dit que même après plusieurs années, elle avait toujours une boule au ventre la veille de la rentrée. Ça m’a marquée.

En résumé, je n’avais aucune vocation particulière. Mais voilà. La sécurité, la paresse intellectuelle, un certain ras-le-bol des études, le côté rassurant d’un métier connu de tous, où l’emploi est garanti m’ont fait annoncer à mes proches la nouvelle tournure des évènements.

Ce fut un véritable tollé. J’avais déjà renoncé de mon propre chef à la prépa, et voilà qu’à présent, je continuais de revoir à la baisse mes prétentions. Pour mes proches, c’était incompréhensible. Je ne les juge pas, pas du tout, je les comprends même. Pour eux, comme pour beaucoup, être professeur des écoles, c’est être prof faute de mieux, c’est être en bas de l’échelle professorale, un prof au rebut, un demi-prof, un sous-prof. Je doute que les représentations aient beaucoup évolué. Souvent, quand j’annonçais que j’étais enseignante, j’avais droit à une lueur intéressée dans les yeux de mes interlocuteurs. Ah? Prof de quoi? Il suffisait que j’annonce que j’étais prof au primaire, et pire, en maternelle, pour que ce soit terminé. Je recevais un petit « Ah » déçu et sardonique, et jamais on ne me posait de questions. Parfois, on me gratifiait d’un généreux t’as bien du courage!

On peut analyser ces représentations, les mettre en perspective, arguer que les professeurs des écoles sont les bâtisseurs de fondations, qu’ils font le métier le plus important du monde, rien, absolument rien n’est suffisant pour contrebalancer l’image écornée du métier dans la sphère sociale. Que les profs des écoles passent un concours équivalent à ceux du collège et du lycée n’a rien changé. Pas plus que leur recrutement au niveau Master.

Je ne sais pas si mon choix de renoncer au CAPES a changé quelque chose dans ma destinée professorale. Rarement, je me suis demandé si ça aurait été différent, si j’avais enseigné une discipline à des enfants plus âgés. Je ne le saurai jamais, mais j’ai l’intuition que non.

J’en étais là. Il me fallait passer un concours, réputé difficile et exigeant. Pas si sélectif que ça, quand on y regarde bien, mais à l’époque, je n’ai rien analysé de ces paramètres. Je me suis jetée dans la préparation de ce concours comme je me suis jetée dans l’idée de ce métier: à corps perdu. Si je détaille volontairement cette étape qui peut paraître anecdotique – après tout, tous les profs ont passé et obtenu un concours- c’est que les conditions dans lesquelles j’ai préparé, puis obtenu cet examen ont longtemps pesé sur le rapport que j’ai entretenu avec mon métier. Ce fut sans conteste la pire année de mon existence. Jamais je n’ai dû, depuis, ingurgiter autant de connaissances dans autant de matières. Le programme était indigeste, le déroulé des épreuves, marathonien (pas moins de cinq disciplines à l’écrit, sans compter leurs didactiques, quatre épreuves orales et une épreuve physique). Je me suis transformée en ermite pour réviser, et ai certainement frôlé sinon la folie, du moins la dépression profonde.

A l’époque, nous étions dans mon académie 6600 inscrits pour 839 postes, très précisément. Je revois encore les affichettes plastifiées collées au dessus des portes, dans l’immense parc des expositions où se déroulaient les épreuves. Je n’exagère pas en disant que je jouais mon avenir professionnel. Je savais déjà que c’était la première et la dernière fois que je passais ce concours, je l’avais dit à tous mes proches. Je ne pouvais pas faire mieux, je ne pouvais pas faire plus. J’aurais pu faire moins, bien entendu. Mais moins ne faisait pas partie de mon vocabulaire. Si j’échouais, j’abandonnais.

Je n’ai pas échoué, bien que j’aie cru que ce fusse possible jusqu’à la dernière seconde. Je suis arrivée deuxième. Deuxième, sur les 4500 candidats qui se sont présentés aux épreuves. Cette deuxième place a eu, sans que j’en aie conscience, d’énormes répercussions sur la suite de mon chemin. Extérieurement, elle n’a rien changé: j’avais mon concours, cette place ne me donnait droit à rien, aucun privilège, j’étais prof, j’aurai un poste, comme tout le monde, ni celui que je voulais, ni où je le voulais, un poste, et c’est tout. Mais intérieurement, cette deuxième place, je l’ai reçue comme une gifle. Un choc énorme. Je l’ai assimilée. Fait mienne. Elle a bouleversé mon regard et mon rapport au métier.

Cette deuxième place, elle sanctionnait uniquement mes connaissances, mes compétences de rédaction, de raisonnement, de synthèse, d’analyse et de déduction. Elle ne disait évidemment rien, ou pas grand chose, de mes capacités à exercer mon futur métier. Et pourtant, je l’ai vécue comme un adoubement. Une validation de mon choix. Puisque j’avais réussi si brillamment, ça ne pouvait vouloir dire qu’une chose: j’étais à ma place, je ne m’étais pas trompée. La préparation de ce concours m’a longtemps marquée. C’était fait, jamais plus je ne voulais le refaire, j’étais casée, il devait y avoir aussi ce soulagement instinctif d’avoir trouvé une place dans la société, je tournais enfin la page des études et des révisions. Longtemps, ces stigmates et ce raisonnement faussé m’empêcheront, à mon insu, de réfléchir sérieusement à une reprise d’étude ou à l’idée de repasser un examen.

Je ne pouvais pas avoir fait tout ça pour rien.

J'ai testé pour toi (4)


21 réflexions sur “Comment j’ai quitté le métier de prof (2)

  1. La préparation d’un examen exigeant H24, c’est pile ce que je vis en ce moment… Plus que 5 jours…. 😱
    Je me revois à l’IUFM et je ne regrette pas du tout ce temps empreint d’angoisse ! Mais je m’y replonge encore plus profondément aujourd’hui, va comprendre ! À croire que moi aussi j’ai besoin de mon adoubé ment, d’une reconnaissance dans le métier, d’être un peu plus qu’une prof de maternelle, métier que je pense faire déjà assez bien… On verra si je me prends un mur, mais comme tu dis, ces moments sont nécessaires qu’elle qu’en soit l’issue ! Ils font partie du cheminement…

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    1. Je t’envoie mes bonnes ondes. Et je pense que ce besoin de reconnaissance, d’évolution, et bien on va le chercher…ailleurs. Dans tous les cas, tu agis, tu tentes, tu fais quelque chose: c’est toujours positif, ça veut dire que tu as une emprise sur ta vie professionnelle. Bravo pour ce que tu fais.

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  2. Bowdel, 2ème sur 4500, tu m’as encore scotchée !
    Je reviens sur un point : la piètre considération des professeurs des écoles que tu évoques m’interpelle. Sans doute suis-je un ovni parmi les constellations mais ce n’est pas du tout mon ressenti. Je sais le niveau d’exigence que requiert ce concours et n’ai jamais pensé une seconde que les enseignants des maternelles et primaires étaient des sous-profs. Je trouve au contraire que c’est encore plus difficile de devoir maîtriser autant de matières contrairement à un prof du secondaire qui n’en enseigne qu’une.

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    1. Je sais que des personnes éclairées, informées et intelligentes sont de ton avis. Il y en a, bien-sûr, et ça me fait du bien de lire tes mots. Mais durant 13 années, j’ai plutôt entendu ça:

      La maternelle, c’est un choix? (Nan j’étais trop conne pour aller en élémentaire)

      Bof, à cet âge là, ça pousse tout seul (bah déscolarise tes mômes alors)

      Prof des écoles? Ouais, t’es instit, quoi! (Le corps des professeurs des écoles, recrutés à niveau équivalent des profs du secondaires, date de…1989).

      Ah, vous avez les grandes sections l’année prochaine, vous avez eu une promotion? (Ouais, quand on est bon on daigne nous faire progresser dans la hiérarchie des classes, le kiff ultime c’est les CM2).

      Dis-moi, prof des écoles c’est catégorie B ça nan? (Nan, on est cadres A depuis 1989 aussi, mais bon…laisse tomber).

      Il y a tout ceux aussi, qui, partant d’une bonne intention, n’ont que cette chose à dire sur notre métier: « moi je pourrai pas/je sais pas comment tu fais/t’as bien du courage ». Hyper gratifiant.

      C’est aussi, en remplissant un document administratif tout à fait officiel, découvrir que le métier de « professeur » est classé dans la catégorie « profession intellectuelle supérieure » alors que celui de « professeur des écoles » se trouve dans les « professions intermédiaires ».

      Merci pour ton retour Cécilia ❤️

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    1. Ahaha, « pire » 😄
      Je pense que les effets du confinement vont très vite s’estomper, un peu comme l’engouement qu’ont suscité les soignants…il y a pas mal de gens qui pensent que les profs ont été payés pendant 3 mois à ne rien faire…Sinon j’espère que tu es allée à la boulangerie à pied, en montant une côte et en faisant le retour en courant avec ta baguette sous le bras?

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      1. mais bien évidemment, comme tous les matins à 6h55 ! (pour être la première à la boulangerie)
        C’est fou ton histoire de concours. Je comprends ce que tu veux dire, que si tu y arrives brillamment, c’est forcément que tu es faite pour cela. Le validisme. Après, ce concours, ces années passées avec des enfants et des collègues horribles , ont sûrement été très formatrices pour toi. C’est un peu une consolation à deux balles, mais cela construit l’esprit, vraiment. Et c’est ce qui t’aura menée jusqu’où tu es aujourd’hui. Rien que pour cela… aucun regret !
        (pour le latin, tu as bien fait, j’aurais trouvé cela desséchant. je me souviens d’un gars illuminé, à Jussieu, faisant un topo passionné sur les introns de classe II (une structure d’ADN présente dans les bactéries et dont on ne sait pas le rôle…) j’avais trouvé cela… pathétique. Beau, mais tragique.

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      2. Comme ça tu peux faire comme moi en arrivant, demander une baguette entre « blanche et pas trop cuite » et évidemment, demander à ce qu’on te présente la marchandise pour validation #psychopathedelabaguette

        Ah oui, tu comprends? Avec le recul et beaucoup d’analyse, ça me paraît tellement idiot ce raisonnement, tellement à côté de la plaque, il y avait peut-être de la suffisance, et je crois que du haut de mes 22 ans j’ai tout fait pour me confirmer à l’idée que cette place me donnait de moi…
        Mes collègues horribles viendront après 😉 Elles ont fait autant de dégâts en 5 mois que mes collègues adorées ont fait de bienfaits en 9 ans…mais je leur dois cette reconversion, ou du moins, le fait qu’elle soit arrivée si vite. Donc tu as tout à fait raison, j’ai appris à y voir au delà d’une consolation: le sentiment que tout s’est imbriqué pour que je puisse quitter mon métier.

        Et j’ai ri en lisant ta dernière phrase, mais ri! Tu as TOUT compris. Beau mais tragique. J’avais presque pitié. Et personne ne veut susciter la pitié. Voilà pourquoi j’ai brusquement abandonné les Lettres.

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  3. Tu soulèves encore une fois un élément de taille : pourquoi cette défiance, ou pour le moins, cette dévalorisation des profs d’élémentaire par rapport au secondaire? Parce que les enfants apprennent des notions plus « faciles », ce serait un travail de fainéant de la part des profs? C’est fou que la société en arrive à raisonner sur ce genre d’échelles, ce qu’elle fait effectivement, je pense que tu as le point de vue juste. C’est bien dommage…

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    1. Merci pour ton retour Picou! Je ne pense pas que les gens voient ce travail comme un travail de fainéant (en témoignent les nombreux « je pourrais pas » dont j’ai entendu la dernière occurrence pas plus tard que ce lundi) mais plutôt comme un travail moins valorisant/valorisé intellectuellement parce que s’adressant à un public plus jeune. Or ce qui fait l’essence du métier ce n’est pas tant que son contenu que la capacité à transmettre, et donc à comprendre comment un individu apprend, quelles stratégies il va mettre en place pour le faire…et ça, on est bien d’accord, c’est une démarche identique, que ce soit pour la moyenne section ou la seconde.

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  4. c’est passionnant de te lire. j’espère que toi aussi, un jour, tu publieras un bouquin. En tout cas cette magnifique 2eme place voulait surtout dire que tu es super balèze pour ingurgiter des connaissances et les ressortir à bon escient. ce qui veut dire que tu peux passer un bon paquet de concours. bien évidemment je n’ai pas cette image des instits, comme moi je les appelle encore, ce titre est plus affectif je trouve. mon papa l’a été pendant 40 ans ( oui, il a eu envie de faire du rab’… d’ailleurs a plus de 75 ans, c’est lui qui s’occupe du site internet de l’école ( l’informatique, son autre passion) et qui emmène les élèves faire une visite historique de la ville ou il habite. bref, j’ai une belle image de ce métier. d’ailleurs c’est intéressant de remarquer qu’il y a quelques dizaines d’années, le professeur était quand même une personne plutôt très respectée dans les villages… puis il y a eu un changement de paradigme, comme on dit dans les milieux autorisés, et les signes de la réussite sociale se sont transformé en  » j’ai un 4×4 et une rolex ». mais ça aussi, c’est en train d’être largement dépassé ! bref, je m’égare un peu dans mon commentaire non ? bien sur que les profs sont essentiels, et bien plus que juste pour apporter des connaissances. je le vois aujourd’hui dans les profs qu’on eu mes enfants. ils apportent de la confiance, du soutien, du savoir vivre ensemble… et je pense effectivement que le confinement a remis quelques pendules à l’heure à ce sujet ! en tout cas pour en revenir à toi, tu as fait avec les outils que tu avais, ton niveau de conscience et d’intelligence du moment, comme dirait mon mentor ! 🙂 ( et on fait tous ça) j’attends la suite !

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    1. Ahaha, merci Sophie pour ton retour, ça me fait vraiment plaisir de te lire! Moi aussi j’aime bien le terme « instit », il ne me dérange pas en soi, il me dérange quand il est employé pour dénigrer, pour faire semblant qu’on n’est pas au courant…Et tu ne t’égares pas du tout quand tu dis que les profs ont perdu leurs places de « notables ». C’est dû au fait qu’une proportion grandissante de la population accède aux études supérieures, voire au Master, le prof n’est plus vu comme le détenteur officiel du savoir, papa et maman en savent autant sinon plus que lui, et se permettent donc de le mépriser…Et tu vises juste aussi en parlant des compétences éducatives que l’on transmet dans ce métier. Je sais qu’il m’a aidée à bien élever mes enfants, il m’a donné des clés que je n’aurais sûrement pas eues sans avoir exercé.
      Je sais que si je me projetais en arrière, je referais les mêmes choix: tout simplement parce que je n’avais pas les armes pour en faire d’autres. Alors oui, pas de regret, mais acceptation et dépassement 🙂

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  5. En te lisant je pense très fort à cette échange que j’ai eu avec une camarade de promo à qui je venais d’apprendre que je démissionnais (au bout de deux petites années…). Elle ne paraissait pas beaucoup plus épanouie que moi mais m’a dit : « Je me dis que je n’ai pas fait tout ça, passé le concours et tout, pour rien. » Et je lui ai répondu : « Moi je n’ai pas fait tout ça pour vivre ça… » Mais ça n’a pas été évident pour autant d’en arriver à cette prise de conscience-là !

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    1. C’est terrible ce que tu décris-là…Se sentir si mal dès le départ, mais vouloir rentabiliser ses sacrifices…Il paraît que les démissions de stagiaires sont en augmentation constante, peut-être la preuve d’un changement de paradigme chez les jeunes recrues…

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