Ma première classe passe son bac

Un matin, je parlais avec mon mari de mes innombrables souvenirs d’enseignante, de ces élèves qui m’ont marquée, de ces familles dont je me souviens. On dit que la première classe laisse une mémoire impérissable. Avec mon ex-collègue E., on se souvenait souvent en rigolant à quel point on a pu pleurer en quittant nos premiers élèves et on concluait aussi que plus les années passaient, moins nos larmes coulaient, pour finir par ne plus couler du tout. La carapace. L’habitude. L’usure, peut-être.

Cette première classe, c’était en 2007-2008, j’étais très heureuse de l’avoir. Elle ne se trouvait ni dans l’école que j’aurais voulue, ni dans le niveau que j’avais espéré, mais cette première classe, elle était à moi, rien qu’à moi, j’avais une chance inouïe de débarquer en région parisienne dans de telles conditions, là où dans le Nord, j’aurais joué les remplaçantes, les maîtres spécialisés en avalant les kilomètres, les salles et les prénoms. En région parisienne, ils avaient l’intelligence de bloquer, à l’époque, des postes classes pour les débutants.

C’est donc à moi que cette classe a échu. Elle venait d’ouvrir. Elle était neuve, il n’y avait aucun matériel, mes collègues s’étaient servi dans le stock que l’enseignante précédente avait abandonné et ne m’avaient rien laissé, à part des puzzles des années 60 incomplets et des abaques amputés.

J’ai découvert ma liste d’élèves. Aujourd’hui encore, sans aucun effort, je me souviens de leurs prénoms, de leurs visages, de leurs particularités.

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Bakari, grande perche au sourire immaculé, un soleil qui illuminait ma classe de sa présence bienheureuse et pourtant je sais qu’il ne devait pas avoir la vie facile, un matin je l’ai retrouvé avec une demie-heure d’avance devant l’école, il se cachait derrière un poteau, il était là, seul, dans le froid, il avait neigé la veille, son grand-frère l’avait déposé là parce que sa mère était absente et il attendait, calme, sans bouger, comme on le lui avait demandé.

Youcef, qui venait d’une fratrie de quatre garçons, il avait le même sourire pétillant et radieux que sa mère, il m’adorait, je le savais, il faisait tout pour me rendre service, il se donnait à fond en classe, c’était ce qu’on appelle un bon gamin, j’aimais sa bonhomie, son humeur toujours égale, il me le rendait bien.

William, je l’avais deviné écorché vif. Lui, j’ai dû gagner sa confiance, ça a pris du temps, mais je crois qu’il a observé ses deux grands copains sus-cités et qu’il a su au bout de quelques semaines qu’il pouvait baisser la garde. Je conserve de lui le souvenir d’une relation bien assise, faite d’autorité et de compréhension mutuelle. En juin, ses parents me diront, en m’offrant une bouteille de champagne, que leur petit garçon avait fini cette année transformé, apaisé et qu’ils me remerciaient pour ça.

Eva, boule de violence brute, elle et sa mère s’adressaient toujours à moi en m’aboyant dessus, je ne comprenais pas cette enfant, je ne comprenais pas que j’avais devant moi le premier des nombreux cas de maltraitance infantile auxquels je devais plus tard être confrontée. Elle était dure, dure comme le bois, dure comme le béton, lunatique, indomptable. Son père débarquera un après-midi à l’école, en furie et ce jour-là l’oeil au beurre noir qu’avait un jour arboré la mère me reviendra en pleine face comme un boomerang. Le père voulait me voir, non, il hurlait qu’il voulait me voir, pour une simple histoire de dispute enfantine. Ma directrice fera écran, s’interposera physiquement, avec son expérience et l’empêchera d’entrer en contact avec moi. Il aura interdiction de s’approcher de l’école, après ça.

Deren, dont le jumeau était dans la classe de ma collègue, je me souviens en découvrant son prénom que j’avais eu une hésitation sur son sexe, c’était bien une fille, douce, agréable, sa mère, dont je me rappelle encore le visage, était faite sur le même modèle, elle avait cette générosité venue d’ailleurs, pour la première fois on m’a offert à manger, pas de la nourriture emballée, non, on m’a offert de la cuisine, des poivrons farcis à la turque, elle m’en avait préparé une quantité faramineuse que j’ai partagée avec mes collègues le midi, c’était la première fois qu’on m’offrait un tel cadeau, ce ne fut pas la dernière, bien des fois j’ai été remerciée de la sorte dans un festival de saveurs, d’odeurs et de couleurs.

Lyana, beauté africaine dont la mère changeait de coiffure toutes les semaines, elle arrivait le matin toujours plus somptueuse que la veille, avec ses tresses ciselées et ses chouchous assortis. Martin en était éperdument amoureux. Je le comprenais. A la patinoire, sa grand-mère, qui nous avait accompagnés, me demandera de lui désigner l’objet de ses fantasmes, et ne pourra réprimer un cri de surprise « Oh, mais elle est noire! ». J’étais hilare. La grand-mère aussi, honteuse d’avoir laissé échapper cette sortie, mais soulagée de voir que j’avais compris.

Martin justement, quand il est arrivé en septembre il pleurait souvent, il était à la fois craintif et agressif, pas méchant mais souvent sur la défensive. Il avait un cheveu sur la langue et des joues bien remplies qui me faisaient craquer. Ses parents, que je voyais rarement, me diront en juin que lui aussi avait été transformé après l’année passée à mes côtés. Lui qui somatisait ses angoisses, avait vu disparaître ses problèmes un à un. J’ai appris à cette occasion que Martin et William avaient eu la même enseignante, l’année précédente.

Anaïs, petite métisse qui avait les yeux de sa mère et la bouche de son père. Son père m’accompagnait à toutes les sorties et me fixera toute l’année avec une insistance tendue, assumée mais jamais déclarée.

Hayat, gamine insupportable à la volubilité incessante, qui me coupait sans arrêt la parole, savait toujours tout mieux que tout le monde et buvait mon énergie à la source même de ma substantielle moelle, me laissant pantelante quand je la remettait à sa place pour la 67ème fois de la journée. La mère, sa copie conforme à tout point de vue, me dira qu’elle se battait tous les jours pour que sa fille cesse de parler en se brossant les dents.

Hugo, avec ses grands yeux bien ouverts sur le monde, son regard qui paraissait toujours étonné, avide d’apprendre et de découvrir, Hugo l’incarnation de l’enfance innocente, sereine et préservée. Son père et sa mère profiteront de la dernière rencontre parents-profs pour me demander mon âge. Vingt-trois ans, je leur ai répondu. Il se sont regardés d’un air entendu, en souriant. Ils se sont retournés vers moi et m’ont remerciée, dans un discours qui, en substance, disait que la valeur n’attend pas le nombre des années.

Cette classe m’a fait tomber amoureuse de la maternelle, malgré la solitude dans laquelle mes collègues de l’époque m’ont laissée. Cette classe m’a donnée envie de me dépasser, cette classe m’a servi de rampe pour me lancer dans le métier, cette classe, c’est celle qui m’a permis d’asseoir ma confiance, pour une année, une seule petite année. Cette classe fut celle de la générosité des rapports et des apports.

Aujourd’hui, Bakari, Eva, Lyana, William, Youcef et les autres ont l’âge de passer le bac. C’est tombé sur eux, cette année amputée, cette année pourrie, cette année tronquée. Je pense régulièrement à eux. Je me demande ce qu’ils sont devenus, sachant qu’eux ne se souviennent sûrement pas de moi. Je les remercie encore, presque quinze ans après, d’avoir laissé mon envie, mes illusions et motivation intactes pour entrer dans le métier.

*Les prénoms ont été modifiés.

ma vie de maman

 


27 réflexions sur “Ma première classe passe son bac

  1. Mais bien sûr qu’ils se souviennent de toi, dis….
    Ma première classe à moi, une M/GS à Noisy le Sec, ils ont aujourd’hui 25 ans…. et moi aussi je me souviens d’eux comme si c’était hier. Le temps passe mais les (bons) souvenirs restent…. depuis mes élèves sont plus grands et j’ai devant moi des enfants qui auraient pu être tes élèves en 2007-2008. Puisqu’ils sont nés en 2002 pour la grande majorité d’entre eux. Et que le bac ils l’ont déjà tous…..
    Bon confinement, j’adore toujours autant te lire (oui, en tant que collègue, on peut peut être se tutoyer? 😉 )

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    1. Je suis lucide, c’était des MS/GS aussi et je me dis que de ma propre MS, je n’ai aucun souvenir, et de ma GS, quelques flashs bien nets, mais c’est vrai que je me souviens de ma maîtresse de l’époque! C’est fou comme certaines années s’impriment plus que d’autres. J’espère qu’ils passent tous le bac, les miens, même si c’est en contrôle continu 😉
      Et merci pour ta fidélité, ça me touche beaucoup!

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  2. C’est dingue ça, je me suis souvent posé la question de savoir si les profs se souvenaient de nous, élèves… c’est trop mignon en tous cas. Pas évident quand même la région parisienne pour premier poste. Tu devais être épuisée de tes semaines de boulot…

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    1. Si tu savais. J’en ai gravés dans le cerveau au fer rouge. Lihanna, une petite de PS qui me caressait toujours le bras en me demandant: Ça va maîtresse? Elle est partie vivre au Canada, après. Et Ahmed, l’incarnation de l’élève parfait, on en était toutes folles…et plein d’autres, mais que je préfère parfois oublier 😉 mais bien-sûr, on se souvient! J’avais de la ressource, à l’époque, 23 ans, tu parles 😄

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  3. Ton article me fait sourire car je suis aussi professeur des écoles, diplômée en 2006 à Paris, j’ai donc eu mes premiers élèves en MS/GS l’année 2007/2008 (après mon année de PE2)… Beaucoup de similitudes avec ta situation, non ?! 😀 Et la similitude ne s’arrête pas là, puisque j’arrête si tout va bien à la fin de cette année, comme toi il y a peu ! Bon la grosse différence quand même, c’est que j’ai fait quasiment toute ma carrière à l’étranger 😉

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      1. Ah ça, c’est une bonne question ! Pour l’instant j’ai quelques pistes en vue, mais rien de sûr… Je vais déjà prendre soin de moi et de ma famille, ça va bien m’occuper les premiers mois le temps de me retourner 😉

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    1. Merci, cette classe m’a marquée comme aucune autre…après ce sont plus des élèves par-ci par-là…et puis j’étais entièrement tournée vers ma classe cette année-là car très esseulée…mon rapport aux élèves a changé aussi parce que j’ai eu ensuite des collègues formidables qui ont pesé beaucoup plus dans mon quotidien. Et parce que j’ai eu des enfants aussi 😊
      Il y a des choses écrites et d’autres pas du tout, des enfants qui t’étonnent, qui dès la maternelle font preuve d’une grande résilience. Et il y a les autres. Oui, j’en ai vu des vertes et des pas mûres, comme on dit!

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  4. Cet été, un de mes anciens élèves m’a invitée… à son mariage ! Ma première classe je m’en souviens très bien aussi. Avec le recul, je me dis surtout que ces enfants (c’était une classe de 4e) avaient un cœur en or pour m’accepter et me faire confiance alors que j’étais si jeune et inexpérimentée. La relation qui se tisse avec la première classe est absolument unique. C’est la meilleure. J’aimerais me reconvertir, je fais des petits pas, j’y arriverai un jour moi aussi, et comme toi je le souviendrais de ceux qui ont rendu cette expérience si incroyable. Merci pour ton texte qui me redonne (un petit peu de) courage pour ma reprise après trois années complètes de pause en septembre. 😕

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    1. C’est super cette invitation! C’est le genre de chose qui ne doit pas arriver souvent dans une vie de prof! Je suis très heureuse que ce texte t’ait parlé et aime moi aussi célébrer ces souvenirs uniques, qu’on chérit parce qu’ils renvoient aussi à une période encore idéalisée du métier. Je te souhaite bonne chance pour ta reprise, et n’hésite pas si tu as besoin de parler de reconversion, je serai toujours là pour t’écouter!

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      1. Merci ! J’avoue que c’est une angoisse que je garde pour moi parce que les profs ne comprennent pas mon envie de tout envoyer valser. Mais avec la crise économique qui s’annonce, c’est un peu compliqué de se reconvertir… il faut rester prudent. 🙁

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  5. C’est beau tous ces souvenirs si précis que tu as d’eux, preuve que malgré le nombre au fil de ces années, aucun de ces petits n’est anonyme pour une maîtresse. Tu leur rends un bel hommage ! Mais le bac, déjà, oh la la, ça fiche un coup de vieux !!

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    1. J’avais énormément d’affection pour eux, je crois que ça se ressent. Le trio Bakari/Youcef/William, même mes proches s’en souviennent. J’étais heureuse de me lever le matin pour eux! Et oui, je me sens vieille quand je compte ces années! Dire que j’en suis déjà à mon deuxième métier 😉

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