17 ans pendant 2 mois (2)

Mi janvier 2020.

Je me retrouve propulsée en salle de classe avec E. Le hasard a parfaitement fait les choses, puisque nous sommes réunies lors des cours qui laissent le plus libre cours à notre expression personnelle. Lors de mises en situation, elle me dit qu’elle sait à l’avance ce que je vais répondre. Elle devine mes échelles de valeur, je sais d’instinct que nous partageons les mêmes. Son humour noir et piquant refait des étincelles, je m’écroule de rire quand elle sort le plus calmement du monde des allusions affreusement cochonnes mais jamais vulgaires. Je n’ai pas rêvé cet automne. C’est bon de la revoir.

Autour de nous, des gens râlent. Ils ne sont pas contents d’être là. Je les comprends. J’ai la chance de ne pas être hébergée sur place, certains me parlent de la sensation d’être en prison mais je sais que cette proximité permet à d’autres de tisser des liens particuliers et profonds, autour de soirées plus ou moins joyeuses et réussies. C’est ce que j’essaie d’expliquer à mon père qui me regarde avec des yeux un peu incrédules quand je lui parle avec emphase de certains de mes nouveaux camarades, et surtout d’E. M’enfin, je ne la connais que depuis quelques semaines. Un feu de paille.

C’est tout le contraire. Un midi, nous laissons les places autour de nous se vider une à une. Je lui pose une question personnelle. On parle souvent, pendant les pauses, mais voilà, il y a du monde, on rigole, on beugle, on ne creuse rien, c’est pas très profond. Et soudain ça le devient. Je sais que je viens d’ouvrir une porte et je sais qu’elle va s’y engouffrer, en totale confiance. C’est à ce moment précis que notre relation bascule du simple copinage à la véritable amitié. Auparavant, on essayait de donner le change sur notre connexion. A partir de ce moment, on se le promet, on s’en fout, on profitera, on s’isolera s’il le faut, mais on vivra ces quatre semaines ensemble à fond, notre proximité prête à jaser, on le sent, on n’a même pas besoin qu’on nous le dise, nos camarades y voient peut-être une sorte de bulle corporatiste dans laquelle on s’enferme volontairement, tant pis, il n’est pas question qu’on leur sacrifie la moindre journée de cette parenthèse, de ce cadeau de la vie.

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Quand nous sommes séparées, nous nous donnons rendez-vous par sms. A la cantine. Dans la salle info. J’ai l’impression de revivre mes amitiés exclusives et un peu folles des années collège et lycée. Et pourtant je ne perds pas le contact avec les autres. J’ai beaucoup d’affection pour plusieurs de mes camarades avec qui je ris et échange souvent. Chaque soir, quand je rentre, je retrouve cette sensation un peu grisante qui ne m’avait pas quittée en octobre: celle d’une perfusion de contacts, d’échanges, de sourires, de paroles et d’anecdotes, de rires, de râleries et de critiques, comme un jus concentré d’humanité qu’on n’aurait pas assez dilué, c’est presque trop, non, c’est carrément trop et certains jours, je voudrais être seule.

Les cours sont plus intéressants que la première fois. Je suis contente d’être là, qu’on me laisse la chance de prendre ce temps de formation, qu’on me signifie implicitement que j’en vaux la peine, que j’en vaux l’investissement, j’ai tellement perdu l’habitude qu’on investisse quoique ce soit sur ma personne, j’y vois une marque très positive de ma nouvelle entrée dans le métier. Je le dis régulièrement à la responsable de formation qui sait d’où je viens et qui me dit que ça lui fait du bien d’entendre ces mots, que les gens ont l’habitude de râler et de critiquer, mais que très peu considèrent cette formation obligatoire comme une opportunité rare.

En classe, je prends facilement la parole. Je me propose régulièrement pour aller au tableau, rapporter des travaux, animer un débat, parce qu’en général, personne ne veut le faire, parce que je n’ai pas à me forcer pour être volontaire, parce que je pense au prof qui doit faire fonctionner son cours. J’apprends par hasard que certains le voient d’un très mauvais oeil, pensant que j’utilise l’étiquette de mon ancien métier pour en imposer à mes congénères et les diriger sans vergogne. J’apprends aussi que mon ancien métier m’a laissé de belles et utiles compétences, que grâce à lui, je sais parfaitement m’exprimer à l’oral, présenter et ordonner mes idées, choisir mes mots et prendre la parole en public sans stress. Je lui en suis reconnaissant. Je me retourne pour le regarder avec un petit sourire complice et fier.

C’est déjà la dernière soirée. On fait un blind test, je gueule comme un putois, à fond, comme toujours lors de ce genre d’exercice social. Autour de moi, des gens que j’apprécie, E., évidemment, qui crie autant que moi, nous sommes dans deux équipes différentes, ça sent la fin, certains ont déjà bouclé leurs valises, c’est une ambiance de fête et de terme mêlés, je danse, je chante, je profite de cette ambiance particulière entourée de gens qui ne sont ni mes copains, ni mes collègues, de ces gens qui ont vécu cette parenthèse de vie à mes côtés.

Le lendemain, c’est le retour en amphi pour les au-revoir, nous avons  tous la voix un peu enrouée par les cris ou par l’alcool et offrons un cadeau à la responsable de formation qui craque devant nous tous. Par ricochet, je sens mes larmes couler, de toute façon elles affleuraient déjà, elles n’attendaient qu’un signal, E. pleure aussi, je ne m’arrêterai plus de pleurer.

Je pleure parce que je sais qu’elle et moi allons nous quitter. Que nos vies font que nous ne pourrons pas nous revoir de sitôt. Que je n’entendrai plus ses réparties, que je ne verrai plus son sourire et son visage lumineux au détour d’un couloir.

Je pleure parce qu’une page de ma vie se tourne. Cette formation est comme une corde qui m’a permis de passer d’une rive à l’autre en douceur, qui m’a permis de faire la transition entre mon ancien et mon nouveau moi professionnel, de me placer au centre de mes préoccupations et de mes projets.

Je pleure parce que le retour à la réalité va me rattraper d’ici 24 heures, que plus jamais je ne revivrai cette expérience qui a aboli les années et m’a donné la sensation de tout recommencer en quelques semaines.

Je serre E. dans mes bras. Elle me dit qu’elle y va, elle doit déposer des gens à la gare. Je lui dis oh non pas déjà, puis vas-y sinon on va pas s’en sortir, on se quitte comme ça, je passe la matinée les yeux bouffis, le coeur gonflé et sonné, une sensation d’épuisement et de soulagement. Ca y est c’est fini, il fait un temps magnifique le soleil irradie la Grand Place, je m’engouffre dans un magasin de décoration pour acheter des serviettes en papier colorées: demain, on fête l’anniversaire des filles en famille.

ma vie de maman (16)


13 réflexions sur “17 ans pendant 2 mois (2)

  1. toi il faut que tu regardes la série sur Netflix « Anne with an E ». En te lisant je voyais Anne et sa grande Amie Diana se faisant des serments d’amitié ad vitam aeternam.
    Cool que ça t’ai plu et qui sait…ta vie n’est pas finie. Il y aura d’autres expériences sans enfants à vivre. D’autres formations moins longues mais enrichissantes. D’autres choses différentes…

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    1. C’est vrai, de vraies gamines, manquaient plus que les petits mots pliés dans les trousses 😀
      Bien-sûr, tu as raison, ce n’est pas fini, mais je ne sais plus qui m’a fait remarquer que tout ça coïncidait avec le fait que je tournais une page de ma maternité aussi…plus d’enfants en bas-âge…un alignement des planètes en quelque sorte 🙂

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  2. J’attendais cette suite ! Une belle parenthèse cette formation, sur tous les plans finalement. C’est bien que tu aies réussi à en tirer profit personnellement et professionnellement aussi. Plus qu’à te prévoir un week-end entre filles avec E 😊.

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    1. Franchement je n’en attendais pas tant, et surtout je ne m’attendais pas à repartir de là avec une amie de plus! Le WE est prévu, mais c’est tellement difficile de le caser avec nos situations respectives…mais qui veut peut!

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    1. C’est tout à fait ça 😜 J’assume! On a bien tenté d’analyser ça avec E., le contexte, tout ça tout ça, et puis on s’est dit qu’il valait mieux le vivre que l’analyser! C’est assez jouissif comme expérience 😊

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    1. Merci Sophie, paraît que je ne suis pas une personne tiède, ça a beaucoup d’avantages…je ressens les événements souvent intensément. Ça a aussi des inconvénients, tu t’en doutes. Merci pour ton retour en tout cas, je suis heureuse de savoir que tu me lis toujours!

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      1. et tant mieux on a besoin de personnes hautes en couleur dans ce monde !! d’ailleurs je pense que personne n’est tiède en vérité. il y a juste des personnes qui l’osent pas s’exprimer… et qui auraient tout à gagner à le faire. après tout donald trump il ose lui, alors on peut y aller !!! et bien sur que je suis toujours là !!!

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      2. Je pense qu’il y a des gens que la timidité renferme, mais je pense vraiment que tout le monde ne ressent pas des émotions aussi fortement! J’aimerais que les gens expriment tous leurs émotions, ça éviterait tellement de malentendus!

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