17 ans pendant 2 mois (1)

Mi janvier 2020.

Je prépare ma valise. Une valise d’adulte, une valise grande, large, pleine de vides à remplir alors je la remplis avec mes seules affaires, avec le droit d’en prendre beaucoup, d’en prendre trop, de prendre de l’inutile, de superflu et de l’artificiel, chaussures, sacs, maquillage, baskets, tenue de sport, lisseur, ordinateur, je ferme ça ne déborde même pas, je n’ai pas à m’asseoir dessus pour la boucler.

J’écris des petits mots, un pour chaque soir, un pour chacune, je dis au revoir, à bientôt, à dans seulement cinq dodos, cinq dodos c’est pas beaucoup, ça va passer vite tu vas voir et puis je pars.

Deux cents cinquante kilomètres à dérouler seule, un matin de septembre et un autre de janvier. La musique à fond dans une voiture vide. Mes pensées qui vagabondent. L’arrêt au restoroute, cet endroit où j’entre habituellement avec un enfant débraillé à chaque bras, un paquet de lingettes dans la main droite et un sandwich à moitié grignoté dans la gauche. Cette fois je suis seule. J’ai de l’avance, alors je prends mon temps. Je savoure le silence, je savoure le fait d’être seule, totalement seule, à l’aube d’une période hors du temps, la première fois je ne savais pas du tout ce qui m’attendait, la deuxième je suis sereine et un peu impatiente et cette sensation d’avoir le monde entre les mains, la maîtrise du temps et de l’espace, lors du départ mon mari m’a dit arrête de sourire, je n’ai pas réussi à ne pas sourire, je n’ai pas réussi à faire semblant.

J’envoie des textos totalement anecdotiques à E., comme une reprise de contact qui monterait crescendo, je heureuse de la revoir et en même temps je m’interroge: peut-être ai-je enjolivé la réalité, peut-être ai-je sublimé cette relation naissante à l’automne, peut-être que la magie ne fonctionnera pas une deuxième fois.

Je lui dis ainsi qu’à mon mari qu’un groupe de touriste asiatique se prend gaiement en photo sous la pluie devant des champs plats, nus, gris, moches et vides, écartant des bras triomphants avec en arrière plan les pales des éoliennes déchirant l’horizon.

Nous nous retrouvons directement en cours, sans aucune transition.

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Fin septembre 2019.

Première session, nous débutons la formation en amphi. Je suis assise ni trop près, ni trop loin, selon mon habitude et je détaille mes collègues. J’en connais certains de vue d’après leur profil Facebook, je découvre tous les autres, ceux avec qui je vais partager quelques huit semaines de mon existence. C’est quoi huit semaines? Rien. Je suis sincèrement satisfaite d’être là. Moi, mes 35 ans, en amphi, avec des stylos, un cahier et des camarades de classe, des profs à écouter, des cours ennuyeux à tuer, j’ai la sensation qu’on m’adoube pour recommencer là où j’ai bifurqué en 2006, en me disant c’est pas grave, regarde on te redonne une chance, c’est presque comme avant, tu as juste un peu plus de bagage, un peu moins d’illusions ou peut-être pas d’ailleurs, peut-être que tu as le droit de recommencer avec un peu de naïveté, laisse-toi porter, tu verras bien.

Le lendemain, on part en car. Je suis un peu euphorique. On fait une sortie d’intégration, ça y est j’ai 17 ans. Juste avant de partir, j’établis un premier contact avec E. Je l’ai reconnue parce qu’elle m’a envoyé un message privé via les réseaux sociaux. Elle ne sait pas à quoi je ressemble. Je sais qu’elle faisait le même métier que moi avant. Prise de contact facile, pas de prise de risque, on a forcément des choses à se raconter. J’en aurai la certitude au bout de deux minutes. Nous exploserons de rire au bout de dix. Au bout de trente minutes, je sais que quelque chose est en train de se passer. Ce n’est qu’une promesse, mais je le sens, c’est le genre de rencontre qu’on fait rarement dans une vie, tu sais, les rencontres comme au lycée? Et bah voilà, une rencontre comme au lycée.

Pourtant, je vis très mal la première semaine. La faute à des défauts d’organisation, des problèmes de santé touchant mes proches, qui font que je n’arrive pas à me détendre. Malgré ça, les journées passent vite. Dès le deuxième jour, nous sommes forcés de nous dévoiler les uns aux autres dans des cours de communication qui nous malmènent en même temps qu’ils nous permettent de tisser des liens. Dès ce deuxième jour, les masques tombent, j’explose en pleurs devant mon groupe parce qu’un des seuls gars de la promo me pose cette question qui tue: « Mais je ne comprends pas, comment ça a pu bien fonctionner avec les élèves, comment ça a pu bien fonctionner tout court, et que tu te sois sentie si mal dans ce métier? » Je serre le bras de E. avant de lui répondre. Le pauvre gars m’a dit qu’il était désolé, qu’il ne voulait pas déclencher ça, que je n’étais pas obligée de répondre. Comme un gros sac que je déposerais là, j’explique tout, le prof me soutient du regard, j’explique tout, je fais pleurer la moitié du groupe avec moi, j’ai honte, une vraie gamine et pourtant je continue et voilà, j’ai encore pleuré devant tout le monde et voilà, je suis fidèle à moi-même et voilà, ils savent tous maintenant. Le prof dit que j’ai fait tomber des barrières. Que ça ne se passe pas toujours comme ça. Il nous raconte son propre parcours, fait de douleur et de renoncements aussi.

Quand je sors, j’ai la sensation d’être passée dans une lessiveuse. Je pleurerai encore le soir en rentrant chez mes parents et en racontant ma journée à mon père.

Les jours suivants, je replonge avec délices dans l’ambiance propre aux études, prendre des notes, bavarder avec le voisin, apprendre à se connaître, manger à la cantine, aller au cours de sport, lever la main, découvrir des affinités, prendre la parole en classe, ne rien écouter, rire bêtement à la pause devant des vidéos Twitter, créer des délires qu’une seule poignée de gens comprennent.

Le week-end, je rentre et ça fait comme un gâteau coupé en sept parts qu’on ampute brusquement de cinq morceaux. C’est violent, c’est bizarre, bien-sûr c’est chez moi que je rentre, mais j’ai l’impression qu’on m’a réveillée en me secouant brutalement d’un rêve joyeux et insouciant, devoirs, courses, disputes, câlins, c’est si différent de ce que je vis de l’autre côté, c’est comme si je doublais mon âge lors d’un mini voyage dans le temps qui me ferait passer de lycéenne à maman en 250 kilomètres.

A suivre…


17 réflexions sur “17 ans pendant 2 mois (1)

  1. Waouh! Quelle belle histoire!
    Et oui reprendre le chemin de l’école a quelque chose de particulier. C’est comme si on se retrouvait dans la peau de quelqu’un d’autre.
    Une page comme hors du temps pour reprendre le contrôle et le chemin de sa vie, de ce qui compte.
    Belle journée et au plaisir de découvrir la suite de cette aventure

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    1. C’est vraiment comme ça que je l’ai ressenti et ce n’est pas toujours compréhensible pour l’entourage, surtout quand on est maman et que les gens ne voient que la séparation avec la famille…j’avoue que je l’ai très bien vécue 😜 Merci pour ton retour!

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  2. Comme tu as eu raison de savourer ces moments rien qu’à toi. Certains (re)découvrent cette sensation de liberté en voyageant pour le boulot, d’autres en ayant une aventure extra-conjugale, et toi en quittant ton nid quelques jours par semaine pendant deux mois… Il faut savoir trouver le bonheur là où il se trouve^^.

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  3. Je pense que j’aurais de la difficulté à passer de l’un à l’autre comme ça, d’une vie à l’autre, surtout que je ne sais pas faire semblant. Je suis contente que tu te sentes bien dans cette nouvelle réalité qui est la tienne 🙂

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    1. Tu as raison, si je l’ai si bien vécu c’est parce que je savais que les arrières étaient assurés! J’ai d’ailleurs pleuré en remerciant ma mère (qui a pleuré aussi). Mes parents m’ont offert la possibilité de me reconvertir dans les meilleures conditions et je leur en serai toujours reconnaissante.

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  4. Quel magnifique billet ! Et comme je te comprends : je suis maman solo en semaine et parfois j’aimerais pouvoir ne pas faire à manger, ne pas vérifier les devoirs, ne pas surveiller l’heure du dodo.
    Parfois j’aimerais me prendre une semaine et j’ai du mal, je n’y arrive pas. Mais bon ça c’est une autre histoire dont je connais les causes. Ton billet est vraiment très touchant et très universel je crois

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    1. Merci beaucoup pour ce retour qui me fait très plaisir. Je suis contente que tu t’y retrouves, autour de moi les mamans sont partagées entre envie et le fait qu’elles auraient très mal vécu la séparation. Et moi aussi je répugne à prendre une semaine « rien que pour moi ». Je consacre toujours mes vacances à mes enfants, vestige de mon ancien métier sans doute!

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  5. Dire que je te comprends serait un euphémisme… Je suis en totale adéquation avec tout ce que tu dis. J’ai la possibilité cette année de prolonger cette expérience encore plus longtemps, même si ça me coûte, même si les départs du dimanche soir sont toujours douloureux, même si je rate des petits moments de vie de mes 3 enfants qui changent vite à leur âge… Je n’ai pas de regret. Comme beaucoup d’autres mamans (parents ?) cette respiration était nécessaire. Je me rends compte que j’encaisse très bien la solitude, que je suis capable de rencontrer de nouvelles personnes et d’exister, vraiment, pour moi seule. Pas en tant que maman de… Ou fille de… Ou soeur de… Ou épouse… Bref tu as compris l’idée. J’apprécie de prendre mon temps à la sortie du boulot, de choisir ce qui me plaît pour mes repas (vive les falafels, le houmous et le saumon !) d’accepter d’aller boire un pot à l’improviste. Bref j’ai beaucoup de chance. Cela ne durera pas alors je profite. Et puis en plus de tout cela, ma rencontre avec L. la plus belle, auteure de talent avec un sens de la punchline incroyable qui me manque beaucoup trop…

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    1. Quand je parle de toi autour de moi (souvent) et que je décris ta situation, les gens me regardent avec un air épouvanté, tétanisés par l’horreur de ta situation. S’ils savaient à quel point on peut bien le vivre, à quel point il peut y avoir un décalage entre ce que la société attend de notre réaction de mère face à ce type d’évènement et la réalité des ressentis possibles. Ce n’est pas anodin qu’on l’ait si bien vécu, qu’on ressente cette communauté de sentiments. Ce n’est pas anodin qu’on se soit rencontrées. On vient du même moule, on a vécu les mêmes désillusions, les mêmes frustrations, on ne pouvait vivre cette parenthèse que pour ce qu’elle est: une reprise en main, une façon d’empoigner notre destin, pas destin dans le sens destinée, chemin tout tracé, destin dans le sens chemin qu’on trace à la lueur de nos choix et de nos efforts. Je m’emporte. Je suis trop fière de nous. Vive notre belle rencontre, le houmous et les p…..de Schtroumpfs.

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