35 ans, l’heure du bilan?

Je ne m’étais jamais fixé cet âge comme un point d’étape, jusqu’à ce que je n’aie plus le choix de le faire: à 35 ans, il fallait que j’aie changé d’emploi. L’objectif a été atteint et aujourd’hui, alors que les premières semaines de transition ont eu lieu, je m’étonne: je m’étonne que tout coule aussi bien, je m’étonne de me sentir à ma place, sereine, je m’étonne de ne ressentir absolument aucun manque de mon précédent métier et de me demander même comment j’ai pu l’exercer aussi longtemps. Pourquoi ne suis-je pas partie plus tôt?

Voilà la question qui m’a taraudée ces trente derniers jours. Au fond, je sais pourquoi. Je ne suis pas partie parce que j’étais très occupée à construire ma famille. Trois enfants en 6 ans. J’ai amorcé ma reconversion aux 18 mois de la dernière: avec du recul, je me rends compte de l’urgence presque vitale qui a été mienne pour franchir le pas.

Je sens que j’entre dans une période charnière, qui fait la liaison entre l’avant et l’après. Les enfants commencent à grandir, je n’en veux plus, oh non je n’en veux plus, je veux autre chose, je veux l’après. Je me reconvertis, on (re) commence à être plus à l’aise financièrement, on a de nouveau projets, je me sens bien dans mon corps, bien dans ma tête, j’ai l’impression d’avoir atteint une grève après une tempête qui aurait duré de nombreuses années.

La remise en question qui a débuté il y a déjà plusieurs années a été très violente, d’abord à 100% personnelle. Elle a finalement dévié vers le professionnel, sans que j’y sois vraiment préparée. Je ne pensais pas qu’en allant voir une psy pour un problème, j’en viendrai à en régler un autre, lié au reste, et pourtant indépendant de lui. Aujourd’hui je ne sais pas si le changement de travail était un noeud du problème, un aboutissement, ou une nouvelle perspective. Mais je respire. Peut-être est-ce parce que je suis devenue moins exigeante avec les années qui passent. Moins exigeante avec la vie. Je me contente plus facilement de ce qu’elle m’offre. Je me contente du moyen, de l’à-peu-près, de l’incertain, là où j’aurais auparavant recherché la perfection et le complet.

pier-569314_1920

Je ne sais pas dans quel esprit tu es rentré dans la vie active, toi qui me lis. De mon côté, j’ai fait partie de cette première génération, dans ma famille, à avoir réellement pu choisir ma voie, mes études et donc mon métier. Pour mes parents, c’était une avancée, un progrès et un espoir énormes. J’ai choisi mon métier. J’allais donc forcément m’épanouir, être heureuse, y trouver du sens, m’y accomplir. C’est en tout cas le message qu’on m’a fait passer durant toute ma jeunesse. Famille, prof, conseillers, tous ont tenu ce discours: « Fais des études, et tu seras heureuse (dans ton métier) ». Je suis donc entrée dans la vie active avec une énorme de dose naïveté confiante, persuadée que je m’engageais dans la bonne voie, et même dans l’unique et l’ultime voie, d’autant plus que j’avais choisi le chemin de la « vocation » et de la « passion ». Considérant ma nature entière, c’était voué à l’échec. Ça me semble évident, tellement évident, tellement criant aujourd’hui. Comment des études auraient-elles pu me garantir de façon pérenne un statut après lequel l’humanité court depuis qu’elle existe et pense? J’ai placé trop d’espoirs dans mon ancien métier. Trop d’idéaux. Trop d’illusions.

J’ai plus mûri et appris sur moi même entre 25 et 35 ans que toute ma vie durant. J’ai appris que j’étais faillible, dans mes valeurs et mes fondements les plus profonds. J’ai appris que ces failles faisaient partie de moi, qu’il était hors de question de les renier, qu’elles font ma force, ma faiblesse et ma richesse. J’ai appris à me  découvrir à travers la maternité. J’ai appris à me découvrir à travers des rencontres qui ont bouleversé non seulement ma vision de la vie, mais ma vie elle-même. Des personnes qui ont été à leur insu le moteur et le levier de changements majeurs de mon existence. Toutes ces rencontres, les très belles que je chéris comme un trésor, une leçon de vie, et les immondes, que je chéris pour m’avoir donné le courage de dépasser mes peurs, je suis certaine qu’elles ne sont pas dues au hasard. Qu’aucune relation ne se noue sans but et sans raison.

Je me félicite de n’avoir pas voulu viser plus haut pour cette reconversion. Je me dis que j’ai le temps. Que je n’ai rien à prouver à personne, si ce n’est à moi-même. Le fait d’avoir osé une reconversion à la baisse me libère d’un poids, celui du conformisme, celui de l’attendu, celui du chemin tout tracé, oui c’était un choix, oui, certains ont du mal à le comprendre, mais je m’en fous, je l’assume, je n’ai pas envie de viser haut et de viser plus maintenant. J’ai déjà changé du tout au tout. Je n’ai que 35 ans. Je suis fière d’avoir osé. Fière d’avoir agi.

paper-boat-2287555_1920

De plus en plus souvent je pense à la mort. À un cancer, qui viendrait ruiner tous mes projets. A une voiture, qui viendrait me percuter, ou faucher l’un de mes proches, et remettre en cause tout cet ordre, toutes ces certitudes, toutes ces futilités aussi, et je me dis prends le temps, vas-y pas à pas, qui a dit qu’il fallait se presser, qui a dit qu’il fallait absolument monter, vis, prends, donne, tente, rate, sourit, souffre, mais arrête de vouloir absolument transcender ton existence, croire qu’il y a un sens, une place précise et une logique pour toi dans ce monde.

Je crois que ce que j’ai déposé au bord de la route, tout au long de cet itinéraire long de 10 années, des années fondamentales, des années qui comptent double, voire triple, ce sont mes idéaux. Pas ceux qui te font te surpasser et voir la vie sous un jour ensoleillé. Non, j’ai déposé ces idéaux qui aveuglent, qui fourvoient, qui emprisonnent et qui encerclent. Pour la première fois de ma vie, peut-être, j’accepte de voir et de prendre la vie comme elle est: biscornue, décalée, égratignée dans les coins, une vie absurde, une vie sans révélation, mais belle au fond, belle quand-même, belle dans son non-sens et les mailles toutes simples de son tissu.

J’ai 35 ans.

J'ai testé pour toi (3)

 


24 réflexions sur “35 ans, l’heure du bilan?

  1. Qu’il fait du bien, ton bilan! Quel bel exemple, pour comprendre que oui, c’est possible, qu’écouter cette petite voix au fond de nous, que s’écouter vraiment, ça peut ouvrir les portes d’une vie sereine! Qu’il fait bon à te lire car on devine combien tu es aujourd’hui apaisée, et pourtant comme tu le dis, tu partais de loin, d’un métier où l’on dit tant qu’une fois qu’on y est, on est un peu coincé. C’est une force admirable que tu as, et j’espère un jour atteindre ce point d’équilibre là! Et puis comme tu le dis, rien n’est figé et il y a peut être encore mieux pour l’avenir!

    Aimé par 1 personne

    1. Jamais je n’aurais cru pouvoir en arriver là en une petite année. Et comme tu le dis, je me sens forte à présent. Je me croyais fragile mais je me rends bien compte que je ne suis pas terrassée par des choses qui pourraient me mettre à terre. Se savoir capable de résilience, ça aide à appréhender la vie différemment. Je te souhaite de négocier ton prochain virage avec autant de succès que moi!!

      J'aime

  2. Quel plaisir de lire ton article ! Il me donne la sensation d’un sacré poids enlevé, d’un retour à une liberté : bravo ! Tes mots me confirment tout l’intérêt d’oser, de se défaire des carcans dans lesquels on grandit et de s’accepter soi, comme l’on est, comme on a changé. Merci ! Belle journée à toi

    Aimé par 1 personne

  3. Moi j’admire beaucoup ton courage de te lancer dans ta reconversion professionnelle et de t’être donnée les moyens d’y arriver. Comme tu le soulignes, ce n’est pas évident de trouver un emploi qui nous conviennent. Et ta conclusion sur les idéaux m’amène à réfléchir… Merci pour ce bilan qui, je pense, parlera à bien des personnes…

    Aimé par 1 personne

    1. Merci pour ton retour Charlotte, après coup cette reconversion m’apparaît simple et limpide, je crois que le plus gros du travail psy se fait bien en amont…quand on passe à l’action, il en ressort beaucoup de positif!
      J’étais une idéaliste qui s’ignorait. J’ai fait énormément de chemin de ce côté: j’ai mûri, tout simplement.

      J'aime

  4. Je n’ai que 2 ans et demi de plus que toi, mais je me prends la crise de la quarantaine en pleine poire depuis… depuis la rentrée en fait.
    J’ai coupé les ponts de mon ancien taf il y a 4 ans (déjà 😱), j’ai deux enfants de plus au compteur, je n’ai pas eu vraiment le temps de me poser pour réfléchir à tout ça, même si la reconversion pro a été effectuée entre temps, un peu à l’arrache et au doigt mouillé si je veux être totalement honnête.
    Je n’ai jamais su ce que je voulais faire plus tard, donc je n’ai absolument aucune idée de ce que pourrait être le job idéal pour moi. Ce qui est flippant en réalité, à l’heure ou mon aînée commence à poser des questions du genre « maman, quand est ce que tu as su quel métier tu voulais faire plus tard ? ». Réponse : « … ».
    La décennie 25-35 ans est probablement (et en général) la plus riche en événements. Passé ce cap, on arrive aux âges où effectivement, et sans cynisme aucun, on commence à recevoir plus d’annonces de maladies ou de décès que de mariages (ça recommence 10 ans plus tard, mais avec les potes de nos enfants ou les enfants de nos potes, au choix).
    Bref, je te félicite d’avoir négocié avec autant de flegme et de réussite ce premier virage de vie ! C’est chouette et inspirant, merci 🙂

    Aimé par 2 personnes

    1. J’ai fait la crise de la quarantaine à 30 ans 😄 Ça été bien violent et j’ai la sensation d’en être sortie que très récemment. Je comprends tout ce que tu décris. Cette vie qui file à fond la caisse et on sent qu’il faudrait se poser et analyser tout ça, faire le point sur nos envies profondes…Aujourd’hui je suis comme toi: si on me donnait tous les moyens du monde, je ne saurais pas quoi faire. Alors à défaut je choisis l’option réalisme.
      La décennie que tu décris est un véritable tourbillon personnel et professionnel. Je ne regrette pas d’en être sortie. Je ne regrette rien en fait 😊 Merci pour ton retour et je te souhaite une crise la plus douce possible 😉

      J'aime

  5. Les dernières lignes sont superbes!
    Tout est apprentissage. Le chemin est différent pour chacun, chacune. Il n’y a pas de règle, là non plus.
    Tout est en effet à vivre maintenant.
    C’est bien d’avoir sauté le pas pour le reconversion, c’est plutôt compliqué comme changement. Mais vient en effet un temps où c’est l’unique chose qui fait sens. Rien ne sert alors de reculer.
    Belle journée!

    Aimé par 2 personnes

  6. C’est un joli bilan, tendre, un peu brutal sous certains aspects, définitivement nécessaire. J’ai un an et demi de moins mais comme toi cette décennie passée a été celle des grands bouleversements. Nous avons eu droit à tout : à la première carrière, à la maladie, aux enfants, à la reconversion, à l’achat d’une première maison, etc. Des fois je me dis qu’on va s’ennuyer ensuite ;p

    Aimé par 1 personne

    1. Je pense que nous vivons tous, ou presque, ces bouleversements et grandes étapes de vie au même âge, et tu as raison: l’ennui guette ensuite. Ce n’est pas pour rien qu’autant de crises ont lieu autour de la quarantaine. J’ai fait la mienne plus tôt parce que j’ai tout fait tôt: ça s’est décalé en conséquence. J’espère juste ne pas en faire une 2ème 😄

      Aimé par 1 personne

  7. Ravie de lire cet article, je te sens, en effet, plus apaisée.
    J’aime te lire, car cela me permet de mieux comprendre comment les autres peuvent fonctionner.
    Pour ma part, j’aime profiter des choses simples, du moment présent (quand j’y arrive). On ne peut savoir de quoi demain sera fait et seul l’instant présent compte.
    Cela ne veut pas dire que je n’ai pas de projet, mais j’aime mettre les choses à leur place. J’accorde de l’importance à ce qui est vraiment important pour moi et le reste passe après.
    Et puis ce qui fait la saveur de la vie, ce sont les hauts et les bas. Les bas permettent de mettre en perspective les hauts 🙂

    Aimé par 1 personne

    1. Il fut un temps où je raisonnais comme ça. Mon mari avait été séduit d’ailleurs par ma capacité à savourer les petites choses de la vie. Je sens que j’ai un peu perdu ce trait de ma personnalité.
      C’est toi qui a raison au fond mais cette façon de penser est tout un (ré) apprentissage qui va contre nos réflexes premiers. Et je suis à 100% d’accord avec toi: la souffrance et la tristesse donnent aussi du relief et du sens à notre vie.

      Aimé par 1 personne

  8. Ton article est magnifique, si vrai et si profond. A notre âge on a perdu l’illusion de se dire que le travail nous apporterait tellement, ou tout. A quoi bon se lancer dans la course à l’échalote du surinvestissement professionnel si le bonheur n’est pas à la clé ?
    Bref, mon commentaire n’est pas très profond contrairement à ta prose, mais voilà : c’est un très bel article qui transmet ton optimisme.

    Aimé par 1 personne

    1. Ton commentaire me fait tellement plaisir…surtout venant de toi. Je crois qu’on est totalement raccord sur le concept de l’épanouissement au travail…mais je pense qu’on ne peut avoir ce recul qu’avec de l’expérience et une certaine maturité! Je suis contente aussi que cet article transpire l’optimisme 😊

      Aimé par 1 personne

  9. J’ai l’impression de lire un petit bout de mon chemin: la première de la famille à faire des études, un épanouissement au boulot qui devrait être assuré. Et puis, la grosse remise en question à partir de 25 ans (en plus l’âge de la naissance de mes premiers). Cet article m’a prise aux tripes, certainement à cause de ça aussi.

    Cet optimisme fait vraiment du bien à lire. On est loin de la résignation que peut voir le monde extérieur. S’écarter des chemins balisés est très étrange pour certains.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci beaucoup pour ton retour, je pense qu’on est nombreux à avoir suivi ce chemin. Mon choix ne rentre dans aucune case, à tel point que les textes n’ont pas prévu mon cas et que je n’ai pas de réponse à certaines de mes questions. Et ça me plaît, l’idée de bousculer un peu les codes 😊

      J'aime

  10. Un article très touchant, qui résonne fort en moi. Moi aussi j’ai cru au métier choisi pour toute la vie, à tel point que je m’en suis voulu intensément de m’être trompée – car toutes les portes étaient ouvertes, ou presque, alors comment m’étais-je retrouvée dans cette impasse ?
    Et puis une fois la crise passée, on réalise que ça nous a rendu plus fort. Parce qu’on a appris à rebondir.
    Bravo d’avoir si bien rebondi, et plein de bonheur (plus apaisé) pour la suite.

    Aimé par 1 personne

    1. J’ai ressenti la même chose que toi, longtemps je m’en suis voulue (j’en parle dans plusieurs articles d’ailleurs). Aujourd’hui je suis en train de dépasser ce sentiment. Je n’en serais pas où j’en suis (notamment financièrement) sans mon premier métier, et tu le dis très bien: quand on parvient à rebondir, on ne retient que la résilience que représente ce chemin caillouteux!
      Je te souhaite le meilleur aussi 😊

      J'aime

  11. Quel joli hommage à tes 35 ans j’ai adoré, j’espère pouvoir réussir à écrire ce genre de choses dans 9 ans :)… mais en attendant je vis à 100% et à 100 à l’heure et j’aime cette vie ! Je te souhaite pleins d’autres belles années

    Aimé par 1 personne

Répondre à Dinette & Paillettes (Maman Pétille) Annuler la réponse.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s