Une séparation (4)

Episodes 1, 2et 3

Assise dans ma cuisine, je pleurais. Je tournais le dos à la fenêtre, là où la table faisait un retour tout juste suffisant pour glisser une chaise dessous et je pleurais. Dans ma vie, j’avais déjà vécu des tsunamis émotionnels. Certains avaient laissé mes yeux à sec et pulvérisé mon coeur, mon cerveau et tous mes organes en mille morceaux. Ce jour là, les larmes n’étaient pas silencieuses, je pleurais d’énormes sanglots, bouillonnants, débordants, qui charriaient tous les sentiments qui avaient déferlé sur moi en moins de vingt-quatre heures. Je pleurais le choc, l’incrédulité, la colère, la haine, la désillusion, la culpabilité, la peur, la détresse, la tristesse, le dénuement. Je pleurais qu’on m’oblige à te quitter en me nuisant.

Aujourd’hui, je sais que des signes avant-coureurs du désastre s’étaient manifestés à moi. Je l’ai longtemps nié, j’ai longtemps refusé de me l’avouer. Mais la vérité, c’est que tels les petits cailloux que le Petit Poucet avait laissé sur le chemin, des amorces de destruction avaient été déposées, ça avait duré quelques semaines. Je les avais vus, ces signaux. Evidemment, je les avais vus. Ils avaient atteint mon cerveau, en une information clignotante, fais gaffe c’est suspect, tu l’as vu celui-là, c’est bizarre méfie-toi, prémices d’un danger, j’avais enregistré l’information et je m’étais dit c’est pas grave je dois me faire des idées, rien de grave ne peut m’arriver de toute façon, j’assume, j’assumerai.

Ai-je tout fait pour que ça arrive? Ai-je volontairement agi, ou plutôt refusé d’agir, pour laisser cette vague se déployer sur moi, tout emporter, tout détruire, ai-je fait en sorte que cette houle décide de mon destin à ma place? Au coeur de la tempête, j’aurais certainement répondu non. Je n’en suis plus si sûre. Cette vague a emporté tout qui faisait cette identité-là. J’ai réussi à m’accrocher aux branches les plus solidement ancrées dans le sol, pour ne pas être engloutie avec le reste. J’ai regardé défiler devant moi l’indifférence, la médiocrité, la méchanceté, la mesquinerie, la lassitude, la mort annoncée, les projets, les espoirs, les souvenirs, je n’ai pas eu le temps de leur dire adieu ni même au revoir, ils sont passés à la vitesse de l’éclair et je me suis retrouvée là sur la grève, accrochée aux troncs encore debout, les vêtements déchirés, tremblante, giflée par la violence du choc et j’ai su que ce que je débutais là, c’était un deuil. Fulgurant, imposé, mais un deuil qu’au fond de moi j’avais toujours voulu.

Je n’ai plus peur de rien.

Combien de fois ai-je rêvé mon départ? Combien de fois me suis-je imaginée dans un autre lieu, un autre temps? Combien de fois me suis-je dit que je n’y arriverais jamais, car il ne s’agissait pas seulement de partir, mais de savoir où aller? Je savais où aller, désormais. C’est ainsi qu’on a rompu. Je m’étais imaginé un chemin tortueux, long, compliqué et descendant. Au final, ce serait une autoroute, large, rectiligne et filant droit sur l’horizon.

Je l’ai fait, je t’ai quitté. Il a fallu ramasser les lambeaux, rassembler les morceaux de dignité et d’estime, réapprendre à évoquer les évènements sans pleurer, ça a pris du temps, pendant des mois j’ai eu les larmes au yeux et il fallu laisser la peur au placard, la laisser derrière moi là où elle m’a crucifiée et reconstruire. Reconstruire l’envie, la confiance et le courage. Reconstruire l’espoir et les solutions. J’ai eu l’impression qu’encore une fois le monde avait conspiré pour que je réussisse. Tous les feux étaient au vert. On m’a dit de prendre mon temps, j’ai foncé. On m’a dit que tout ça se réparait sur le long terme, j’ai senti l’urgence, j’ai senti l’opportunité et je l’ai non pas saisie, mais conquise avec l’énergie du désespoir et de l’espoir mêlés.

Cette séparation, notre séparation aura duré treize années. Comme une corde grossière et sèche dont les fils entortillés se seraient démêlés, parfois déchirés, un à un, doucement, sans que personne ne le voie, jusqu’à ce qu’un jour quelqu’un empoigne ce qu’il restait de ce lien et l’arrache d’un coup brutal et insensible.

De ces treize années à tes côtés, je veux retenir le meilleur, même si je n’en suis pas encore tout à fait capable. Un jour, je n’en garderai que l’humain, ce qui a toujours fait le coeur de ton identité, ce qui a fait que je t’ai aimé au départ. J’en garderai aussi la force du collectif, le sentiment d’appartenance et de cohésion, les pleurs et les rires échangés. Tu m’en as beaucoup appris sur les autres et sur moi-même, tu m’as poussée dans mes retranchements. Ce n’est pas de ta faute tu sais. Je crois que depuis le départ, nous n’étions pas vraiment assortis toi et moi. Nous étions juste compatibles. Ça marchait ou plutôt ça fonctionnait, nous deux. Ça ne fonctionnait que trop bien, quelle ironie.

Tu feras toujours partie de mon identité, je le sens. Tu laisses une empreinte profonde, celle du terrain, celle de la vie. Je monte dans un autre train, mais je voyagerai toujours à tes côtés, faisant grimper mes propres enfants dans ton wagon, m’inquiétant de tes pannes et de tes avaries, surveillant toujours ta destination, espérant que tu arrives à bon port, te guettant par tous les temps. Je te défendrai contre ceux qui essayeront de te saboter ou de te faire dérailler. Je soutiendrai les conducteurs, les vrais, ceux qui mettent les mains dans le cambouis et contournent les suicidés, ceux qui continuent de te faire rouler malgré les vis qui manquent et les planches vermoules. Je te ferai signe chaque fois que tu passeras, l’oeil confiant ou soupçonneux, le coeur nostalgique ou profondément libéré. Alors je te dis au revoir. Et quand-même: merci pour tout.

Mon métier.

ma vie de maman (3)


24 réflexions sur “Une séparation (4)

  1. C’est un très beau texte. On voit que tu as cheminé et que tu deviens plus sereine. Peut être que la rédaction de cette nouvelle, t’a servi aussi d’exutoire ? En tout cas, et je te l’ai déjà dit, bravo pour ce chemin parcouru et la résilience dont tu as fait preuve !

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    1. Totalement! A la base je voulais écrire une lettre à mon ancien métier mais c’est sous cette forme que ça m’est venu, et en l’écrivant j’ai senti que je bouclais la boucle, je suis sereine. Merci beaucoup pour ton retour en tout cas!

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  2. C’était la chute que j’avais envisagée. Très beau texte, bien tourné car, au départ, je pensais vraiment que tu parlais d’une histoire d’amour. Bonne continuation à toi dans ton nouveau métier ! Bonne chance pour ce nouveau départ !

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  3. Ton métier. Incontournable personnage de ta vie et de ton histoire. C’est une belle déclaration d’amour que tu lui fais au final, pleine de dignité, de pudeur, de respect et d’honnêteté. Et ce malgré tout. Bravo. Je t’ai lue avec beaucoup de plaisir. Comme d’habitude. 😘

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  4. J’ai tout lu d’une traite ! Les 4 articles. Je savais depuis le titre de quoi il retournerait mais j’ai trouvé très jolie cette analogie avec une histoire d’amour. Pour les caractères passionnés, les séparations, professionnelles ou sentimentales, sont souvent difficiles mais après la tempête vient l’apaisement. C’est ce qu’on ressent en te lisant !

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    1. Tellement contente de te voir commenter pour la première fois 🙂 Je me doutais que tu comprendrais rapidement vu les échanges qu’on a eus. Oui, ce fut une séparation à l’image de notre relation: tourmentée. Aujourd’hui je remercie ceux qui ont précipité cette chute: sans eux, j’en serais toujours au même point.

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