Une séparation (3)

Episodes 1 et 2

Cet aveu, je ne l’avais d’abord fait qu’à moi-même. Il était enfermé dans ma boîte crânienne, étouffé, dérobé, protégé de tous les coups qu’il recevrait immanquablement en se dévoilant au grand jour. Tant que cette réalité n’était pas dite, pas nommée, pas mise en mots, elle m’appartenait, je pouvais encore en faire ce que je voulais, revenir en arrière, changer d’avis, personne n’en saurait rien, c’était entre elle et moi.

Certains de mes proches n’étaient pas dupes. Un mot assassin qui m’avait échappé, une plainte, une récrimination étaient autant de traces que je laissais derrière moi. Je ne cherchais pas à les effacer. Sans m’en rendre compte, je déchargeais sur les autres les pierres de mon sac devenu trop lourd. Entre deux portes, on m’avait déjà lancé une ou deux fois, avec une infinie douceur, cette phrase implacable: Toi, tu n’es pas à ta place.

Désormais, tes défauts et tes manquements exaspéraient même tes plus fervents soutiens. Tu étais devenu de plus en plus imprévisible. Les moments difficiles, auparavant rares et diffus, devenaient plus fréquents, plus nombreux, plus réguliers. Je ne savais jamais dans quel état j’allais te trouver après des séparations, même courtes. Malgré le poids des habitudes, la sensation que j’avais d’être en terrain conquis, ma maîtrise de la situation, trop de choses m’échappaient, m’énervaient, me pesaient. Loin de tenter de me récupérer, tu t’enfonçais mois après mois dans une indifférence crasse, ne m’offrant aucune solution d’amélioration, rejouant semaine après semaine les mêmes partitions, ignorant superbement l’expression de plus en plus lasse avec laquelle je te retrouvais.

Le pire, c’était cet ennui. Jamais je n’aurais cru pouvoir m’ennuyer à tes côtés. Et de fait, j’étais tout le temps occupée. Mais la découverte des débuts avait depuis longtemps laissé place à une routine pernicieuse, creuset de mon tombeau mental, que je croyais combattre en changeant chaque année de paradigme, la décoration, les sorties, les sujets de conversation, la manière de te regarder. Tu ne me faisais plus rire. Tu ne me faisais plus réfléchir. Tu ne me surprenais plus, et je m’en voulais, je nous en voulais d’en être arrivés à cette extrémité affreusement banale, convenue, prévisible, quand je t’ai trouvé j’ai vraiment cru que nous deux ce serait pour la vie. Enfin, je n’avais même pas pensé que ce puisse être autre chose que pour la vie. Je n’avais pensé à rien.

Et pourtant, je suis restée. Pendant encore un long moment. Car j’étais retenue, pas comme on retiendrait quelqu’un par une main pour l’empêcher de tomber, non, j’étais retenue par une toile, un filet de petits riens accumulés, des petits riens qui pesaient affreusement lourd, des petits riens qui pendant des années ont fait ployer la balance dans ta direction. Il y avait ce confort de vie que tu me proposais, les relations rassurantes que m’offrait ton entourage et que je craignais de perdre en te perdant, et en les détaillant, en me détaillant, je savais que ça n’était pas suffisant, mais pour l’instant ça l’était, jusqu’à quand peu importe, je tenais, ça n’allait pas si mal, je pouvais encore tenir, stratégies d’évitement, économies de bouts de chandelles et cette capacité à la fois puissante et terrible que j’avais de m’expulser hors de moi-même pour vivre les évènements en simple spectatrice. Tout cela ne me concernait plus.

Vous allez imploser. Ce n’est pas possible, toute cette frustration accumulée, un jour vous allez péter les plombs.

J’étais tout à fait d’accord. Ah mais oui, tout à fait. Je le sentais là, au fond de moi, ça grondait. La preuve, depuis un moment, je commençais à chercher des solutions et à élaborer des stratégies pour partir efficacement et proprement, comme si c’était possible. Je m’éparpillais dans tous les sens, je collectais des infos qui se recoupaient, qui se ressemblaient, qui se répétaient, je brassais du vent, je gesticulais mais concrètement, absolument rien ne se passait.

Concrètement non, mais intérieurement, toutes ces pérégrinations avaient tracé un chemin. A force de passer et de repasser sur cette voie, par temps de pluie, de soleil ou de vent, une piste s’était dessinée. Je ne la voyais pas encore, parce que les épaisses gerbes d’herbe bordant ses côtés me la dérobaient. Je ne savais pas qu’une bombe allait toutes les coucher ces herbes, les pulvériser et me dévoiler non pas un chemin, mais une route, une autoroute même, qui me dirait viens, c’est par-là le plus rapide, n’aie plus peur, tu vois bien, c’est évident, c’est par ici que tu dois passer.

La suite et fin dans quelques jours!

ma vie de maman (2)


19 réflexions sur “Une séparation (3)

      1. Oui. Mais je ne connaissais pas le début. Dans le premier je pensais vraiment a une relation amoureuse. C’est dans le deuxième que je me suis dit non c’est pas ça c’est autre chose mais quoi ? Au vu de ton parcours je me suis dit peut être 😊

        Aimé par 1 personne

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