Une séparation (2)

L’épisode 1 est ici

Notre première année ensemble, ce fut vraiment n’importe quoi. Je ne sais pas à quoi je m’attendais. Comme d’habitude, j’avais été naïve, de cette naïveté qui souvent me laissait me bercer doucement dans des projections cotonneuses aux contours pourtant parfaitement définis. J’avais encore une fois magnifié la promesse d’autre chose. Avec du recul, je considère celle que j’étais à l’époque avec un rictus apitoyé. J’étais si confiante.

Notre relation n’était pas catastrophique, loin de là. Elle était chaotique. Un comble, une dérision cruelle pour moi qui aspirais à davantage de simplicité. Je ne te comprenais pas. Nous alternions moments de quiétude, sensations d’évidence et instants de perdition, d’absurdité brute et profonde où je me trouvais comme projetée hors de moi-même, me contemplant comme une étrangère, ne comprenant pas comment ni quand j’avais pu en arriver là.

Evidemment, j’ai pensé à te quitter. Dans un moment de désespoir, un soir de janvier, au bout de six mois de relation, j’ai cru que j’allais claquer la porte et ne jamais revenir. Mais mes proches, ceux-là même qui avaient eu du mal à saisir le but de mon précédent renoncement, m’en ont dissuadée. Tu m’apportais quand-même énormément. Une stabilité matérielle par exemple. Des instants de grâce aussi. Et puis tu étais indéniablement plus ouvert sur l’humain que L. Avec toi j’avais appris à écouter, à observer, à connaître, à rassurer les autres, j’avais élargi mon cercle, ouvert mes bras, ma tête et mon coeur, m’oubliant sûrement un peu au passage, mais peu importe, c’était le début, une nouvelle façon de fonctionner, il y avait forcément des dommages collatéraux.

Je me suis accrochée comme on s’accrocherait au mât d’un bateau en perdition, en l’entourant de ses deux bras, dans une étreinte crispée et éperdue. J’ai bien fait. Dans les mois qui ont suivi, notre relation s’est apaisée, aplanie. J’avais trouvé mes marques. Les moments difficiles se sont raréfiés. J’ai fait en sorte qu’ils se raréfient, j’ai fait en sorte de ne plus y prêter attention. Si je les oubliais, ils n’existaient pas, ils n’existaient plus.

Si je veux vraiment être honnête avec moi-même, je sais que cet intermède a duré une année. Notre deuxième année. La seule qui ait eu sûrement un sens. Un temps, j’ai été tentée de la rallonger, cette lune de miel, en me disant que quand-même, la troisième, la quatrième et la cinquième année, ça pouvait aller aussi, mais non, cet équilibre, il a duré un an, douze mois, une seule petite année.

Le reste du temps, tous ces jours, ces semaines et ces mois, qu’ai-je fait? Et bien, j’ai fait semblant. Magnifiquement semblant. Superbement semblant. Je donnais le change à tout le monde, y compris à moi-même, laissant le temps s’écouler en le remplissant à ras-bord. Il fallait le remplir, coûte que coûte, de projets intérieurs ou extérieurs à notre relation, les projets s’enchâssaient, se superposaient, se succédaient, en un ballet orchestré, dont le décor subtilement ouvragé cachait partiellement le désordre des coulisses.

Il faut dire que tes amis comptaient beaucoup, dans l’histoire. Entre nous, ça avait été l’évidence, l’évidence des liens sains, simples qui se nouent sans même qu’on y travaille. On se voyait régulièrement. On riait. Avec tes amis, j’étais moi-même. Je me surprenais à faire vivre chacune de nos retrouvailles, j’aimais trouver un bon mot, raconter une anecdote, faire vibrer nos moments communs dans des tentatives désespérées mais fructueuses de redonner du sens à tout ça. Ce sont eux qui te connaissaient le mieux. Ils te connaissaient mieux que toi-même.

Peu à peu, au détour de discussions volées, je me suis ouverte à eux. Sans m’en rendre compte. Ou peut-être est-ce eux qui ont amené les confidences. Je ne sais plus. Toujours est-il qu’au fil des saisons, leur regard sur moi s’est modifié. Oh, moi, je continuais de donner le change, c’était d’ailleurs devenu une seconde nature, mais je ne pouvais plus le cacher: là, au milieu, impossible à combler, à refermer ou à remplir, il y avait une fissure. Au début, personne ne l’avait regardée ou alors, on avait fait mine de ne pas la voir. Il faut dire aussi que j’avais essayé de la colmater un temps avec des pansements, de plus en plus grands, de plus en plus élastiques, mais ils ne tenaient plus, la colle n’adhérait plus, ils pendouillaient lamentablement par un côté laissant entrevoir mon imposture, pas grand chose au début parce que le creux était étroit, mais c’était là, tout le monde était au courant maintenant: je ne t’aimais plus.

A suivre…

ma vie de maman (1)


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